Comme Florian, comme Legouvé, comme Millevoye, comme bien des talents de cet ordre et de cette famille, Léonard ne put franchir cet âge critique pour l'homme sensible, pour le poëte aimable, et qui a besoin de la jeunesse. Il ne réussit pas à s'en détacher, à laisser mourir ou s'apaiser en lui ses facultés aimantes et tendres; il mourut avec elles et par elles. Lorsque tant d'autres assistent et survivent à l'affaiblissement de leur sensibilité, à la déchéance de leur coeur, il resta en proie au sien, et son nom s'ajoute, clans le martyrologe des poëtes, à la liste de ces infortunes fréquentes, mais non pas vulgaires.
Sa réputation modeste, et qui eût demandé pour s'établir un peu de silence, s'est trouvée comme interceptée dans les grands événements qui ont suivi. Au sortir de la Révolution, un homme de goût, un poëte gracieux, M. Campenon, a pieusement recueilli les Oeuvres complètes de l'oncle qui fute son premier maître et son ami. Passant à la Guadeloupe quelques années après la mort de Léonard, une jeune muse, qui n'est autre que madame Valmore, semble avoir recueilli dans l'air quelques notes, devenues plus brûlantes, de son souffle mélodieux. Qu'aujourd'hui du moins l'horrible ébranlement qui retentit jusqu'à nous aille réveiller un dernier écho sur sa pierre longtemps muette! que cet incendie lugubre éclaire d'un dernier reflet son tombeau!
Avril 1843.
ALOISIUS BERTRAND[163]
Note 163:[ (retour) ] Ce morceau a été écrit pour servir d'introduction au volume de Bertrand, intitulé Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot, qui s'est publié par les soins de M. Victor Pavie, alors imprimeur-libraire à Angers (1842).
Il doit être démontré maintenant par assez d'exemples que le mouvement poétique de 1824-1828 n'a pas été un simple engouement de coterie, le complot de quatre ou cinq têtes, mais l'expression d'un sentiment précoce, rapide, aisément contagieux, qui sut vite rallier, autour des noms principaux, une grande quantité d'autres, secondaires, mais encore notables et distingués. Si la plupart de ces promesses restèrent en chemin, si les trop confiants essais n'aboutirent en général à rien de complet ni de supérieur, j'aime du moins à y constater, comme cachet, soit dans l'intention, soit dans le faire, quelque chose de non-médiocre, et qui même repousse toute idée de ce mol amoindrissant. La province fut bientôt informée du drapeau qui s'arborait à Paris, et, sur une infinité de points à la fois, l'élite de la jeunesse du lieu se hâta de répondre par plus d'un signal et par des accents qui n'étaient pas tous des échos. Il suffisait dans chaque ville de deux ou trois jeunes imaginations un peu vives pour donner l'éveil et sonner le tocsin littéraire. Au XVIe siècle, les choses s'étaient ainsi passées lors de la révolution poétique proclamée par Ronsard et Du Bellay: le Mans, Angers, Poitiers, Dijon, avaient aussitôt levé leurs recrues et fourni leur contingent. Ainsi, de nos jours, l'aiglon romantique (les ennemis disaient l'orfraie) parut voler assez rapidement de clocher en clocher, et, finalement, à voir le résultat en gros après une quinzaine d'années de possession de moins en moins disputée, il semble qu'il y ait conquête.
Louis Bertrand, ou, comme il aimait à se poétiser, Ludovic, ou plutôt encore Aloisius Bertrand, qui nous vint de Dijon vers 1828, est un de ces Jacques Tahureau, de ces Jacques de La Taille, comme en eut aussi la moderne école, mis hors de combat, en quelque sorte, dès le premier feu de la mêlée. S'attacher à tracer, à deviner l'histoire des poëtes de talent morts avant d'avoir réussi, ce serait vouloir faire, à la guerre, l'histoire de tous les grands généraux tués sous-lieutenants; ou ce serait, en botanique, faire la description des individus plantes dont les beaux germes avortés sont tombés sur le rocher. La nature en tous les ordres n'est pleine que de cela. Mais ici un sort particulier, une fatalité étrange marque et distingue l'infortune du poëte dont nous parlons: il a ses stigmates à lui. Si Bertrand fût mort en 1830, vers le temps où il complétait les essais qu'on publie aujourd'hui pour la première fois, son cercueil aurait trouvé le groupe des amis encore réunis, et sa mémoire n'aurait pas manqué de cortège. Au lieu de cette opportunité du moins dans le malheur, il survécut obscurément, se fit perdre de vue durant plus de dix années sans donner signe de vie au public ni aux amis; il se laissa devancer sur tous les points; la mort même, on peut le dire, la mort dans sa rigueur tardive l'a trompé. Galloix, Farcy, Fontaney, ont comme prélevé cette fraîcheur d'intérêt qui s'attache aux funérailles précoces; et en allant mourir, hélas! sur le lit de Gilbert après Hégésippe Moreau, il a presque l'air d'un plagiaire.
Nous venons, ses oeuvres en main, protester enfin contre cette série de méchefs et de contre-temps comblés par une terminaison si funeste. Quand même, en mourant, il ne se serait pas souvenu de nous à cet effet, et ne nous aurait pas expressément nommé pour réparer à son égard et autant qu'il serait en nous, ce qu'il appelait la félonie du sort, nous aurions lieu d'y songer tout naturellement. C'est un devoir à chaque groupe littéraire, comme à chaque bataillon en campagne, de retirer et d'enterrer ses morts. Les indifférents, les empressés qui surviennent chaque jour ne demanderaient pas mieux que de les fouler. Patience un moment encore! et honneur avant tout à ceux qui ont aimé la poésie jusqu'à en mourir!
Louis-Jacques-Napoléon Bertrand naquit le 20 avril 1807, à Ceva en Piémont (alors département de Montenotte), d'un père lorrain, capitaine de gendarmerie, et d'une mère italienne. Il revint en France, à la débâcle de l'Empire, âgé d'environ sept ans, et gardant plus d'un souvenir d'Italie. Sa famille s'établit à Dijon; il y fit ses études, y eut pour condisciple notre ami le gracieux et sensible poëte Antoine de Latour; mais Bertrand, fidèle au gîte, suça le sel même du terroir et se naturalisa tout à fait Bourguignon.
Dijon a produit bien des grands hommes; il en est, comme Bossuet, qui sortent du cadre et qui appartiennent simplement à la France. Ceux qui restent en propre à la capitale de la Bourgogne, ce sont le président de Brosses, La Monnoie, Piron, au XVIe siècle Tabourot; ils ont l'accent. Bertrand, à sa manière, tient d'eux, et jusque dans son romantisme il suit leur veine. Le Dijon qu'il aime sans doute est celui des ducs, celui des chroniques rouvertes par Walter Scott et M. de Barante, le Dijon gothique et chevaleresque, plutôt que celui des bourgeois et des vignerons; pourtant il y mêle à propos la plaisanterie, la gausserie du crû, et, sous air de Callot et de Rembrandt, on y retrouve du piquant des vieux noëls. Son originalité consiste précisément à avoir voulu relever et enfermer sous forme d'art sévère et de fantaisie exquise ces filets de vin clairet, qui avaient toujours jusque-là coulé au hasard et comme par les fentes du tonneau.