Son rôle eût été, si ses vers avaient su se rassembler et se publier alors, de reproduire avec un art achevé, et même superstitieux, de jolis ou grotesques sujets du Moyen-Age finissant, de nous rendre quelques-uns de ces joyaux, j'imagine, comme les Suisses en trouvèrent à Morat dans le butin de Charles le Téméraire[165]. Bertrand me fait l'effet d'un orfèvre ou d'un bijoutier de la Renaissance; un peu d'alchimie par surcroît s'y serait mêlé, et, à de certains signes et procédés, Nicolas Flamel aurait reconnu son élève.

Note 165:[ (retour) ]

Je n'en yeux pour témoin que ce chapelet de menus couplets défilés grain à grain en l'honneur de la défunte cité chevaleresque:

DIJON.

O Dijon, la Tille

Des glorieux ducs,

Qui portes béquille

Dans tes ans caducs!

Jeunette et gentille,

Tu bus tour à tour

Au pot du soudrille

Et du troubadour.

A la brusquembille

Tu jouas jadis

Mule, bride, étrille,

Et tu les perdis.

La grise bastille

Aux gris tiercelets

Troua ta mantille

De trente boulets.

Le reître qui pille

Nippes au bahut,

Nonnes sous leur grille,

Te cassa ton luth.

Mais à la cheville

Ta main pend encor

Serpette el faucille,

Rustique trésor.

O Dijon, la fille

Des glorieux ducs,

Qui portes béquille

Dans tes ans caducs,

Çà, vite une aiguille,

Et de ta maison

Qu'un vert pampre habille,

Recouds le blason!

En répondant à la précédente ballade du Pélerin et en parlant aussi des autres morceaux insérés dans le Provincial, Victor Hugo lui avait écrit qu'il possédait au plus haut point les secrets de la forme et de la facture, et que notre Emile Deschamps lui-même, le maître d'alors en ces gentillesses, s'avouerait égalé. Par malheur Bertrand ne composa pas à ce moment assez de vers de la même couleur et de la même saison pour les réunir en volume; mécontent de lui et difficile, il retouchait perpétuellement ceux de la veille; il se créait plus d'entraves peut-être que la poésie rimée n'en peut supporter. Doué de haut caprice plutôt qu'épanché en tendresse, au lieu d'ouvrir sa veine, il distillait de rares stances dont la couleur ensuite l'inquiétait. Voici pourtant une charmante pièce naturelle et simple, où s'exprime avec vague le seul genre de sentiment tendre, et bien fantastique encore, que le discret poëte ait laissé percer dans ses chants:

LA JEUNE FILLE.

Est-ce votre amour que tous regrettez? Ma fille, il faudrait autant pleurer un songe.»
(ATALA).

Rêveuse et dont la main balance

Un vert et flexible rameau,

D'où vient qu'elle pleure en silence,

La jeune fille du hameau?

Autour de son front je m'étonne