A peine mort, de toutes parts on apprécia Molière. On sait les magnifiques vers de Boileau, qui s'y éleva à l'éloquence[18] et qui eut un accent de Bossuet sur une mort où Bossuet eut la violence d'un Le Tellier. La réputation de Molière a brillé croissante et incontestée depuis. Le XVIIIe siècle a fait plus que la confirmer, il l'a proclamée avec une sorte d'orgueil philosophique. Il ne se fit entendre contre, que les réclamations morales de Jean-Jacques et quelques réserves du bon Thomas, l'ami de madame Necker, en faveur des femmes savantes. Ginguené a publié une brochure pour montrer Rabelais précurseur et instrument de la Révolution française; c'était inutile à prouver sur Molière. Tous les préjugés et tous les abus flagrants avaient évidemment passé par ses mains, et, comme instrument de circonstance, Beaumarchais lui-même n'était pas plus présent que lui; le Tartufe, à la veille de 89, parlait aussi net que Figaro. Après 94, et jusqu'en 1800 et au delà, il y eut un incomparable moment de triomphe pour Molière, et par les transports d'un public ramené au rire de la scène, et par l'esprit philosophique régnant alors et vivement satisfait, et par l'ensemble, la perfection des comédiens français chargés des rôles comiques, et l'excellence de Grandmesnil en particulier[19]. La Révolution close, Napoléon, qui restaurait nombre de vieilleries sociales qu'avait ébréchées autrefois Molière, lui rendit un singulier et tacite hommage; en rétablissant les Princes, Ducs, Comtes et Barons, il désespéra des Marquis, et sa volonté impériale s'arrêta devant Mascarille. Notre jeune siècle, en recevant cette gloire qu'il n'a jamais révoquée en doute, s'en est surtout servi quelque temps comme d'un auxiliaire, comme d'une arme de défense ou de renversement. Mais bientôt, en l'embrassant d'une plus équitable manière, en la comparant, selon la philosophie et l'art, avec d'autres renommées des nations voisines, il l'a mieux comprise encore et respectée. Sans cesse agrandie de la sorte, la réputation de Molière (merveilleux privilège!) n'est parvenue qu'à s'égaler au vrai et n'a pu être surfaite. Le génie de Molière est désormais un des ornements et des titres du génie même de l'humanité. La Rochefoucauld, en son style ingénieux, a dit que l'absence éteint les petites passions et accroît les grandes, comme un vent violent qui souffle les chandelles et allume les incendies: on en peut dire autant de l'absence, de l'éloignement, et de la violence des siècles, par rapport aux gloires. Les petites s'y abîment, les grandes s'y achèvent et s'en augmentent. Mais parmi les grandes gloires elles-mêmes, qui durent et survivent, il en est beaucoup qui ne se maintiennent que de loin, pour ainsi dire, et dont le nom reste mieux que les oeuvres dans la mémoire des hommes. Molière, lui, est du petit nombre toujours présent, au profit de qui se font et se feront toutes les conquêtes possibles de la civilisation nouvelle. Plus cette mer d'oubli du passé s'étend derrière et se grossit de tant de débris, et plus aussi elle porte ces mortels fortunés et les exhausse; un flot éternel les ramène tout d'abord au rivage des générations qui recommencent. Les réputations, les génies futurs, les livres, peuvent se multiplier, les civilisations peuvent se transformer dans l'avenir, pourvu qu'elles se continuent; il y a cinq ou six grandes oeuvres qui sont entrées dans le fonds inaliénable de la pensée humaine. Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour Molière.
Janvier 1835.
(Voir sur Molière considéré dans ses rapports avec Pascal, Port-Royal, liv. III, ch. XV et XVI.)
Note 18:[ (retour) ] Avant qu'un peu de terre, etc., dans l'Épître à Racine. Je ferai remarquer que, malgré la brouillerie ancienne de Molière et de Racine, c'était par l'éclatant exemple de Molière que Boileau songeait à consoler l'auteur de Phèdre des critiques injustes qu'il essuyait. Il n'entrait pas dans la pensée de Boileau que cet éloge de Molière pût déplaire à Racine: il y avait équité et décence jusque dans les brouilleries des grands hommes de ce temps-là.
Note 19:[ (retour) ] Cet ensemble n'eut lieu qu'après la réunion du théâtre de l'Odéon avec celui du Palais-Royal ou de la République; car les opinions politiques avaient aussi séparé la Comédie en deux camps. Revenue à son complet par une réconciliation, la Comédie-Française présentait alors, pour les pièces de Molière, Grandmesnil, Molé, Fleury, Dazincourt, Dugazon, Baptiste aîné, mesdemoiselles Contat, Devienne, mademoiselle Mars déjà; le vieux Préville reparut même deux ou trois fois dans le Malade imaginaire. Un pareil moment ne se reproduira plus jamais pour le jeu de ces pièces immortelles.
DELILLE
Rien n'est doux comme, après le triomphe, de revenir sur les entraînements de la lutte, et d'être juste, impartial, pour ceux qu'on a blessés dans l'attaque et malmenés. Ces sortes d'amnisties ont surtout leur charme en affaires littéraires, et l'esprit, dont le propre est de comprendre, jouit du plaisir singulier de se rendre compte, après-coup, de ce qu'il avait d'abord nié, et de ce qu'il a, autant qu'il l'a pu, détruit. Il devra paraître à quelques-uns, je le sens, assez présomptueux d'être indulgent de cette sorte envers Delille, et de se donner à son égard pour des victorieux radoucis. Où donc est la victoire, peut-on dire, et qu'avez-vous produit, vous, École poétique nouvelle, qui soit si supérieur et si à l'abri d'un revers? Sans répondre à ce qu'aurait de trop direct la question, et d'embarrassant pour l'orgueil ou pour la modestie, il est permis d'affirmer, selon l'entière évidence, que la victoire de l'école nouvelle se prouve du moins dans la ruine complète de l'ancienne, et que dès lors on a loisir de juger sans colère et de mesurer en détail celle-ci, dût quelque partisan de l'heureux Pompée de cette poésie nous venir dire:
O soupirs! ô respects! ô qu'il est doux de plaindre
Le sort d'un ennemi quand il n'est plus a craindre[20]!
Note 20:[ (retour) ] Notre ami M. Géruzez, dans un article sur Delille, postérieur de date à celui-ci, a bien voulu, au milieu de témoignages indulgents auxquels il nous a accoutumé, s'arrêter à ce début pour le contester avec une sorte d'ironie tout aimable, que pourtant nous n'acceptons pas entièrement, et dans laquelle il n'a peut-être pas assez tenu compte de la nôtre. Nous maintenons l'abbé Delille mort et bien mort, dans le sens qu'on va lire. Nous doutons surtout extrêmement que le pronostic du bienveillant critique s'accomplisse, et que Delille soit précisément à la veille de reprendre faveur; nous doutons encore plus que M. Villemain, dans sa jolie page d'il y a trente ans, citée par M. Géruzez, et que nous-même mentionnons avec éloge, ait rien prédit du jugement de l'avenir. M. Villemain, engagé alors dans un concours académique, n'a fait, en louant Delille, que saisir un de ces à-propos et se tirer d'une de ces difficultés dont il triomphe toujours avec tant de grâce. Le jugement, d'ailleurs, vu hors du cadre, et si l'on y cherchait une conclusion définitive, ne soutiendrait pas l'examen; il est parfaitement faux que Delille, en vieillissant, ait enfanté des beautés plus hardies et plus fières; c'est le contraire plutôt qu'il faudrait dire.—Il est un fait que j'oserai révéler. A l'Académie, dans nos séances intérieures, quand on lit et qu'on discute le Dictionnaire historique de la Langue, s'il arrive à M. Patin, le rédacteur, de citer à la rencontre un ou deux vers de l'abbé Delille, il s'élève d'ordinaire, au seul nom du spirituel poëte tombé en disgrâce, une sorte de murmure défavorable ou même de clameur; on chicane les vers cités, on en conteste la langue; rarement on leur fait grâce. Et qui, dans l'Académie, prend donc la défense de Delille? qui? c'est encore nous, sortis de l'école contraire, qui sommes les premiers et le plus souvent les seuls à demander qu'on le maintienne, à sa date, à titre de témoin et d'autorité.