Mais alors de telles comparaisons ne venaient pas. Plus d'un de ces jeux gothiques de l'artiste dijonnais pouvait surtout sembler à l'avance une ciselure habilement faite, une moulure enjolivée et savante, destinée à une cathédrale qui était en train de s'élever. Ou encore c'était le peintre en vitraux qui coloriait et peignait ses figures par parcelles, en attendant que la grande rosace fût montée.
Bertrand nourrissait à cette époque d'autres projets plus étendus, et il n'entendait que préluder ou peloter, comme on dit, par ces sortes de bambochades. Ses amis de Dijon se flattaient de voir bientôt paraître de lui quelque roman historique qui aurait remué leur chère Bourgogne. Mais ces longs efforts suivis n'allaient pas à son haleine, et, comme tant d'organisations ardentes et fines, c'est dans le prélude et dans l'escarmouche qu'il s'est consumé. Singulière, insaisissable nature, que les gens du monde auraient peine à comprendre et que les artistes reconnaîtront bien! Rêveur, capricieux, fugitif ou plutôt fugace, un rien lui suffit pour l'attarder ou le dévoyer. Tantôt à l'ombre, le long des rues solitaires, on l'eût rencontré rôdant et filant d'un air de Pierre Gringoire,
Comme un poëte qui prend des vers à la pipée.
Tantôt, les coudes sur la fenêtre de sa mansarde, on l'eût surpris par le trou de la serrure causant durant de longues heures avec la pâle giroflée du toit. Il avait plus d'un rapport, en ces moments, avec le peintre paysagiste La Berge, mort d'épuisement sur une herbe ou sur une mousse. Mais Bertrand ne s'en tenait pas là, il allait, il errait. Un rayon l'éblouit, une goutte l'enivre, et en voilà pour des journées.
Aussi, même en ces mois de courte intimité, nous le perdions souvent de vue; il disparaissait, il s'évanouissait pour nous, pour tous, pour ses amis de Dijon, auxquels il ne pouvait plusse décider à écrire. Dans une lettre du 2 mai 1829, que nous avons sous les yeux, Charles Brugnot lui en faisait reproche d'une manière touchante, en le rappelant aux champêtres images du pays et en le provoquant à plus de confiance et d'abandon: «Vous avez beau faire, mon cher Bertrand, je ne puis m'accoutumer à vous laisser là-bas dans votre imprenable solitude. Quelque obstiné que soit votre silence, je l'attribue plutôt à votre souffrance morale qu'à l'oubli de ceux qui vous aiment... (Et après quelques conjectures sur la vie de Paris:) En revanche, mon cher Bertrand, nous avons des promenades à travers champs qui valent peut-être les soirées d'Emile Deschamps. Nous avons les pêchers tout rosés sur la côte, et les pruniers, les cerisiers, les pommiers, «tout blancs, tout rosés, tout embaumés, où le rossignol chante; la verdure des premiers blés, qui cache l'alouette tombée des nues, et la solitude de nos Combes qui verdissent et gazouillent. Je voudrais vous apporter ici sur des ailes d'hirondelle, vous déposer à Gouville; là se trouveraient votre mère, votre jolie soeur, deux ou trois de vos amis. Nous déjeunerions sur l'herbe fraîche, nous irions errant tout le jour sur la verdure des bois et des champs; et puis, le soir, vous auriez vos ailes d'hirondelle qui vous reporteraient à votre case de Paris. Ce serait le réveil après un doux songe.—N'est-ce pas que vous donneriez bien huit jours de Paris pour une journée comme celle-là?
«A défaut de promenades, ayons donc des lettres. Retrouvons-nous dans nos lettres. Les indifférents découragent; les coeurs connus remettent de la chaleur et de la vie dans ceux de leurs amis, quand ils se touchent. Un livre qui connaissait l'homme a dit: Voe soli! Ne vous consumez pas ainsi de tristesse et d'amertume, mon cher Bertrand. Pensez à nous, écrivez-nous, vous serez soulagé!»
Ces bonnes paroles l'atteignaient, le touchaient sans doute, mais ne le corrigeaient pas. Il souffrait de ce mal vague qui est celui du siècle, et qui se compliquait pour lui des circonstances particulières d'une position gênée. Un moment, la Révolution de Juillet parut couper court à son anxiété, et ouvrir une carrière à ses sentiments moins contraints; il l'avait accueillie avec transport, et nous le retrouvons à Dijon, durant les deux années qui suivent, prenant, à côté de son ami Brugnot et même après sa mort, une part active et, pour tout dire, ardente, au Patriote de la Côte-d'Or. Le réveil ne fut que plus rude; ce coup de collier en politique l'avait mis tout hors d'haleine; l'artiste en lui sentait le besoin de respirer. Par malheur, la littérature elle-même avait fait tant soit peu naufrage dans la tempête, et si Bertrand avait recherché de ce côté la place du doux nid mélodieux, il ne l'aurait plus trouvée. Mais il ne paraît pas s'être soucié de renouer les anciennes relations; le hasard seul nous le fit rencontrer une ou deux fois en ces dix années; il s'évanouissait de plus en plus.
Que faisait-il? à quoi rêvait-il? Aux mêmes songes sans doute, aux éternels fantômes que, par contraste avec la réalité, il s'attachait à ressaisir de plus près et à embellir. Il avait repris ses bluettes fantastiques; il les caressait, les remaniait en mille sens, et en voulait composer le plus mignon des chefs-d'oeuvre. On sait, dans l'antique églogue, le joli tableau de cet enfant qui est tout occupé à cueillir des brins de jonc et à les tresser ensemble, pour en façonner une cage à mettre des cigales. Eh bien! Bertrand était un de ces preneurs de cigales; et pour entière ressemblance, comme ce petit berger de Théocrite, il ne s'aperçut pas que durant ce temps le renard lui mangeait le déjeuner.
«ITEM, il faut vivre,» comme le répétait souvent un poëte notaire de campagne que j'ai connu. La vie matérielle revenait chaque jour avec ses exigences, et, si sobres, si modiques que fussent les besoins de Bertrand, il avait à y pourvoir. Je ne suivrai point le pauvre poëte en peine dans la quantité de petits journaux oubliés auxquels, çà et là, il payait et demandait l'obole. Un drame fantastique, ou, comme il l'avait intitulé, un drame-ballade, fut présenté par lui à M. Harel, directeur de la Porte-Saint-Martin, qui exprima le regret de ne pouvoir l'adaptera son théâtre. Un moment il sembla que l'existence de Bertrand allait se régler: il devint secrétaire de M. le baron Roederer, qui connaissait de longue main sa famille, et qui eut pour lui des bontés. Mais Bertrand, à ce métier du rêve, n'avait guère appris à se trouver capable d'un assujettissement régulier. Et puis, lui rendre service n'était pas chose si facile. Content de peu et avide de l'infini, il avait une reconnaissance extrême pour ce qu'on lui faisait ou ce qu'on lui voulait de bien; on aurait dit qu'il avait hâte d'en emporter le souvenir ou d'en respecter l'espérance, et au moindre prétexte commode, au moindre coin propice, saluant sans bruit et la joie dans le coeur, il fuyait:
J'esquive doucement et m'en vais à grands pas,