J'ai mené assez volontiers ma vie littéraire avec ensemble et activité, selon le terrain et l'heure, avec tactique en un mot, comme on fait pour la guerre, et je la divise en campagnes.—Je ne parle ici que de ma critique.

De 1824 à 1827, au Globe; ce ne sont que des essais sans importance: je ne suis pas encore officier supérieur, j'apprends mon métier.

En 1828, j'entame ma première campagne, toute romantique, par mon Ronsard et mon Tableau du seizième Siècle.

En 1829, je fais ma campagne critique à la Revue de Paris; toute romantique également.

En 1831, et pendant près de dix-sept ans, je fais ma critique de Revue des Deux Mondes, une longue campagne, avec de la polémique de temps en temps et beaucoup de portraits analytiques et descriptifs;—une guerre savante, manoeuvrière, mais un peu neutre, encore plus défensive et conservatrice qu'agressive. (Les Portraits littéraires, pour la plupart, et les Portraits contemporains en sont sortis.)

Cette longue suite d'opérations critiques est coupée par mon expédition de Lausanne en 1837-1838, où je fais Port-Royal et le bâtis entièrement, sauf à ne le publier qu'avec lenteur. C'est ma première campagne comme professeur.

En 1848, je fais ma campagne de Liège (de Sambre-et-Meuse, comme me le disait Quinet assez gaîment), ma seconde comme professeur: de là sortent Chateaubriand et son Groupe, publié plus tard.

En 1849, j'entreprends ma campagne des lundis au Constitutionnel, trois années, et je la continue un peu moins vivement depuis, au Moniteur, pendant huit années.

Elle est coupée par ma tentative de professorat au Collège de France, une triste campagne où je suis empêché, dès le début, par la violence matérielle: il en sort pourtant mon Étude sur Virgile.

Je répare cette campagne manquée, par quatre années de professorat à l'École normale; mais ç'a été une entreprise toute à huis clos, quoique très-active. Je n'en ai rien tiré jusqu'ici (ou très-peu) pour le public.