L'ennemi des navets en vainqueur s'est assis,

Et ceux qui pour Jeannot abandonnent Préville

Lui décernent déjà le laurier de Virgile.

Il courut dans le temps une épigramme qui piqua, dit-on, le poète plus que la pièce même de Rivarol; on la peut lire dans les Mémoires secrets (23 décembre 1782). Piron l'eût écrite s'il eût vécu; c'est une protestation un peu crue du Dieu des Jardins contre les oripeaux du poète glacé. Ducis, vers le munie temps, écrivait à Thomas au retour d'une course dans les montagnes du Dauphiné, et plein encore de l'impression magnifique qu'il en avait rapportée: «Le poème des Jardins, dont vous me parlez avec tant de goût, avec le goût de l'âme qui est le bon, ne m'a point donné de ces émotions-là.» Un peu avant la publication et au sortir d'une séance de l'Académie où Delille avait lu des morceaux, le même Ducis écrivait: «Parlons un peu du poème des Jardins; on ne peut pas se tromper sur le charme de la lecture. Quelle perfection de vers! quelles tournures! quelle brillante exécution! C'est véritablement le petit chien qui secoue des pierreries.» Ainsi, en y regardant bien, on verrait qu'à chaque époque toutes les opinions sur les talents vivants sont représentées, exprimées. On les oublie ensuite, et on croit les retrouver pour son compte, en supposant chez les contemporains une unanimité d'admiration qui n'a jamais existé.

Notre opinion particulière sur les Jardins, si on nous la demande, est que, toutes réserves faites sur l'art et le style en poésie, nous aimons encore cet agréable poème, un des plus frais ornements de la fin du XVIIIe siècle. La sensibilité, qui y perce par endroits, est bien celle qu'on voulait alors, un peu de mélancolie comme assaisonnement de beaucoup de plaisir. On relit avec une sorte de surprise, toujours flatteuse, l'épisode du jeune Potaveri, l'apostrophe à Vaucluse, et, sous la forme plus complète dans laquelle le poème fut publié en 1800, la belle invocation aux bois dépouillés de Versailles. Mais, il faut en convenir, jamais on n'y trouve d'accents comme ceux d'André Chénier, par exemple, chantant également Versailles et ses triples cintres d'ormeaux:

Les chars, les royales merveilles,

Des gardes les nocturnes veilles,

Tout a fui: des grandeurs tu n'es plus le séjour...

L'épisode du vieillard du Galèse est hors de prix à côté du poème des Jardins; et, dans notre langue, l'Élysée de la Nouvelle Héloïse, avec sa peinture, la première si neuve, reste le bosquet sacré d'où Delille n'a fait que tailler des boutures. La Fontaine lui-même, déjà, dans le Songe de Vaux, avait introduit et fait parler Hortésie ou l'art des jardins, qui dispute le prix à Palatiane, Appellanire et Calliopée (les arts de l'architecture, de la peinture et de la poésie). Quoique ce morceau soit de sa première et un peu fade manière, on y trouve des traits tels que Delille n'en a pas assez connu, comme, par exemple, quand Hortésie étant introduite devant les juges et ne parlant point encore, ceux-ci eurent beaucoup de peine à ne se pas laisser corrompre aux charmes même de son silence. Dans les Amours de Psyché, La Fontaine a aussi décrit les merveilles naissantes de Versailles: les vers, le plus souvent techniques, sont parfois éclairés d'un reflet d'âme inattendu, que je ne retrouve pas à travers le bel esprit de Delille:

L'onde, malgré son poids, dans le plomb renfermée,