BERNARDIN
DE SAINT-PIERRE
Le sentiment qu'on a de la nature physique extérieure et de tout le spectacle de la création appartient sans doute à une certaine organisation particulière et à une sensibilité individuelle; mais il dépend aussi beaucoup de la manière générale d'envisager la nature et la création elle-même, de l'envisager comme création ou comme forme variable d'un fonds éternel; d'apprécier sa condition par rapport au bien et au mal; si elle est pleine de pièges pour l'homme, ou si elle n'est animée que d'attraits bienfaisants; si elle est, sous la main d'une Providence vigilante, un voile transparent que l'esprit soulève, ou si elle est un abîme infini d'où nous sortons et où nous rentrerons. Il y a des doctrines philosophiques et religieuses qui favorisent ce sentiment vif qu'on a de la nature; il y en a qui le compriment et l'étouffent. Le stoïcisme, le calvinisme, un certain catholicisme janséniste, sont contraires et mortels au sentiment de la nature; l'épicuréisme, qui ne veut que les surfaces et la fleur; le panthéisme, qui adore le fond; le déisme, qui ne croit pas à la chute ni à la corruption de la matière, et qui ne voit qu'un magnifique théâtre, éclairé par un bienfaisant soleil; un catholicisme non triste et farouche, mais confiant, plein d'allégresse, et accordant au bien la plus grande part en toutes choses depuis la Rédemption, le catholicisme des saint Basile, des saint François d'Assise, des saint François de Sales, des Fénelon; un protestantisme et un luthéranisme modérés, que les idées de malédiction sur le monde ne préoccupent pas trop; ce sont là des doctrines toutes, à certain degré, favorables au sentiment profond et aimable qu'inspire la nature, et aux tableaux qu'on en peut faire. Comme les peintures qu'on a données de ce genre de beautés naturelles n'ont commencé que tard dans notre littérature; comme avant Jean-Jacques, Buffon et Bernardin de Saint-Pierre, on n'en trouve que des éclairs et des traits épars, sans ensemble, il faut bien que la tournure générale des idées et des croyances y ait influé. Dans nos vieux poètes, nos romanciers et nos trouvères, le sentiment du printemps, du renouveau, est toujours très-vif, très-frais, très-abondamment et très-joliment exprimé. Un chevalier ou une demoiselle ne traversent jamais une forêt que les oiseaux n'y gazouillent à ravir, et que la verdure n'y brille de toutes les grâces de mai. Les bons trouvères ne tarissent pas là-dessus. Lancelot, selon eux, portait en tout temps, hiver et été, sur la tête, un chapelet de rosés fraîches, excepté le vendredi et les vigiles des grandes fêtes. Ceux qui traitent de sujets plus religieux, et des miracles de la Vierge en particulier, redoublent d'images gracieuses et odorantes. Le culte de la Vierge, au Moyen-Age, on l'a remarqué, attendrit singulièrement et fleurit, en quelque sorte, le catholicisme. Toutes les fois qu'on vient à toucher cette tige de Jessé, comme ils l'appellent, il s'en exhale poésie et parfum. Ce catholicisme fleuri, qui a chez nous, au Moyen-Age, un remarquable interprète en Gautier de Coinsi, se retrouve dans toute son efflorescence et son épanouissement chez Calderon. Calderon a de la nature un sentiment mystique, mais enchanteur et enivrant; c'est chez lui qu'a lieu ce combat merveilleux, cette joute des roses du jardin et de l'écume des flots.
De tableau général, de peinture et de vue d'ensemble, il n'en faut pas demander à nos bons aïeux. Ils ont ces interminables chants de bienvenue au renouveau, des traits çà et là d'observation naïve. Le Roman de Renart en est plein, qui sont d'avance du pur La Fontaine. Ils ont regardé la nature, et ils la rendent par instants. Ils vous diront d'un blanc manteau, qu'il est plus blanc que neige sur gelée; et d'une châtelaine, qu'elle eut plus blanc col et poitrine que fleur de lis ni fleur d'épine; mais ce sont là des traits et non pas un tableau. J'excepterai pourtant la seconde partie du Roman de la Rose, fort différente de la première, laquelle est simplement galante et gracieuse. Cette seconde partie, au contraire, renferme tout un système sur la nature qui sent déjà la philosophie alchimique du XIVe siècle, et qui va, en certains moments de verve, jusqu'à une sorte d'orgie sacrée. M. Ampère, dans son cours, a rapproché le sermon du grand-prêtre Génius, des doctrines panthéistiques avec lesquelles il a plus d'un rapport. Cette manière d'entendre la nature, la bonne nature, cette chambrière de Dieu, comme elle se qualifie (véritable chambrière en effet d'un Dieu des bonnes gens), a eu, depuis Jean de Meun, sa continuation par Rabelais, Regnier, La Fontaine lui-même, Chaulieu. Parny était de cette filiation directe, quand il s'écriait:
Et l'on n'est point coupable en suivant la nature.
Mais cette façon d'envisager la nature, dont le discours du grand-prêtre Génius est demeuré l'expression la plus philosophique en notre littérature, a plutôt abouti à des conclusions relâchées de morale et à une poésie de plaisir; il n'en est sorti aucune grande peinture naturelle. Au XVIe siècle, Marot, et après lui Ronsard, Belleau, etc, ont eu, comme les trouvères, mainte gracieuse description de printemps, d'avril et de mai, maint petit cadre riant à de fugitives pensées; mais toujours pas de peinture. Ces jolis cadres ont même disparu, pour ainsi dire, avec l'avénement de la poésie de Malherbe. Pour se sauver peut-être de Du Bartas, qui se montrait descriptif à l'excès, Malherbe ne fut pas du tout pittoresque; on glanerait chez lui les deux ou trois vers où il y a des traits de la nature: les vers sur la jeune fille comparée à la rose, et le début d'une pièce Aux Mânes de Damon, qui exprime admirablement, il est vrai, la verte étendue des prairies de Normandie:
L'Orne, comme autrefois, nous reverroit encore,
Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore,
Égarer à l'écart nos pas et nos discours,
Et couchés sur les fleurs, comme étoiles semées,
Rendre en si doux ébats les heures consumées,