Washington, le sage et le clairvoyant, comprend bien que c'est là l'endroit sensible et faible de son cher élève; il le rassure, en nous confirmant l'honorable source du mal: «Je m'empresse de dissiper toutes vos inquiétudes; elles viennent d'une sensibilité peu commune pour tout ce qui touche votre réputation.» Pareil débat se renouvelle en diverses circonstances. Lorsque l'escadre française sous d'Estaing, après avoir brillamment paru à Rhode-Island, fut contrainte, après un combat et un orage, de se retirer sans plus de tentative, il y eut grande colère dans le peuple de Boston et parmi les milices. Le mot de trahison, si cher aux masses émues, circulait; un général américain, Sullivan, cédant à la passion, mit à l'ordre du jour que les alliés les avaient abandonnés. La Fayette, dans cette position délicate, se conduisit à merveille; il exigea de Sullivan que l'ordre du matin fût rétracté dans celui du soir; il ne souffrit pas qu'on dît devant lui un seul mot contre l'escadre. Le point d'honneur qui d'ordinaire, dans la carrière de La Fayette, se confondit avec le culte de la popularité, ici s'en séparait, et il fut pour le point d'honneur au risque de perdre sa popularité. Tout cela est bien; mais écoutons Washington, appréciant, sans s'étonner, la nature humaine sous les diverses formes de gouvernement, et n'étant pas idolâtre ni dupe de cette forme plus libre, pour laquelle il combat et qu'il préfère: «Laissez-moi vous conjurer, mon cher marquis, de ne pas attacher trop d'importance à d'absurdes propos tenus peut-être sans réflexion et «dans le premier transport d'une espérance trompée. Tous ceux qui raisonnent reconnaîtront les avantages que nous devons à la flotte française et au zèle de son commandant; mais, dans un gouvernement libre et républicain, vous ne pouvez comprimer la voix de la multitude; chacun parle comme il pense, ou pour mieux dire sans penser, et par conséquent juge les résultats sans remonter aux causes... C'est la nature de l'homme que de s'irriter de tout ce qui déjoue une espérance flatteuse et un projet favori, et c'est une folie trop commune que de condamner sans examen.»

Comme complément et correctif de ce jugement de Washington sur les gouvernements républicains, il convient de rapprocher ce passage d'une lettre de lui à La Fayette, écrite plusieurs années après (25 juillet 1785): il s'agit de la nécessité qui se faisait généralement sentir à cette époque, parmi les négociants du continent américain, d'accorder au Congrès le pouvoir de statuer sur le commerce de l'Union: «Ils sentent la nécessité d'un pouvoir régulateur, et l'absurdité du système qui donnerait à chacun des États le droit de faire des lois sur cette matière, indépendamment les uns des autres. Il en sera de même, après un certain temps, sur tous les objets d'un commun intérêt. Il est à regretter, je l'avoue, qu'il soit toujours nécessaire aux États démocratiques de sentir avant de pouvoir juger. C'est ce qui fait que ces gouvernements sont lents. Mais à la fin le peuple revient au vrai.» Oui, au vrai en tout ce qui le touche directement comme intérêt. En ce qui est du reste, il n'y a aucune nécessité, et il y a même très-peu de chances pour que le vrai triomphe parmi le grand nombre et pour qu'on s'en soucie[71].

Note 71:[ (retour) ] Ce n'est point par occasion et par accident que Washington exprime cette idée sur les tâtonnements et les à-peu-près qui sont la loi du régime démocratique; il y revient en maint endroit dans ses lettres à La Fayette, et non pas évidemment sans dessein. Ainsi encore à propos des tiraillements intérieurs qui, après la conclusion de la paix et avant l'établissement de la Constitution fédérale, allaient à déconsidérer l'Amérique aux yeux de l'Europe attentive et surtout des cours méfiantes: «Malheureusement pour nous, écrit Washington (10 mai 1786), quoique tous les récits soient fort exagérés, notre conduite leur donne quelque fondement. C'est un des inconvénients des gouvernements démocratiques, que le peuple, qui ne juge pas toujours et se trompe fréquemment, est souvent obligé de subir une expérience, avant d'être en état de prendre un bon parti. Mais rarement les maux manquent de porter avec eux leur remède. Toutefois, on doit regretter que les remèdes viennent si lentement, et que ceux qui voudraient les employer à temps ne soient pas écoutés avant que les hommes aient souffert dans leurs personnes, dans leurs intérêts, dans leur réputation.» Washington, persuadé de l'avantage du gouvernement démocratique avec ces réserves, me convaincrait plus, je l'avoue, que La Fayette persuadé de l'excellence de la forme sans réserve.

La Fayette en était à ses illusions. Je sais la part qu'il faut faire au feu de la jeunesse, et lui-même, quand il revient, pour la raconter, sur cette époque, il semble parler de quelque excès que l'âge aurait tempéré et guéri. Mais c'est à la fois bon goût et une autre sorte d'illusion que de faire par endroits bon marché de soi-même dans le passé; quand on a un trait vivement prononcé dans la jeunesse, il est rare qu'il ne dure pas, qu'il ne revienne pas en se creusant, bien qu'on veuille le croire effacé[72]. Il en est de même de certaines idées si ancrées qu'elles semblent moins tenir à l'intelligence qu'au caractère. D'ailleurs La Fayette, comme chacun sait et comme Charles X le disait agréablement (qui se connaissait en immuabilité), La Fayette est un des hommes qui jusqu'à la fin ont le moins changé.

Note 72:[ (retour) ]Se rappeler la belle Épître morale de Pope sur le caractère des hommes, et le passage si vrai sur la passion maîtresse et dominante.

Je ne puis m'empêcher, chemin faisant, de relever encore en La Fayette tout ce qui se dénote dans le sens précédent, tout ce que trahit, en chaque occasion, son âme avide d'estime et honorablement chatouilleuse. Dès que la France se déclare pour l'Amérique, il pense à quitter les drapeaux américains pour rejoindre ceux de son pays: «J'avais fait le projet, écrit-il au duc d'Ayen, aussitôt que la guerre se déclarerait, d'aller me ranger sous les étendards français; j'y étais poussé par la crainte que l'ambition de quelque grade, ou l'amour de celui dont je jouis ici, ne parussent être les raisons qui m'avaient retenu. Des sentiments si peu patriotiques sont bien loin de mon coeur.»Mais il ne lui suffit pas que ces sentiments soient loin de son coeur; il ne saurait souffrir qu'on les lui pût attribuer. Tel est le La Fayette primitif, avant que les leçons si positives de la Révolution française et l'exemple des égarements de l'opinion soient venus le modérer à la surface bien plus que le modifier profondément. Les anciens chevaliers, les gentilshommes français avaient pour culte l'honneur. Chevalier et gentilhomme, La Fayette eut, autant qu'aucun, cet idéal délicat; mais il arriva au moment où il allait y avoir confusion et transformation de l'idole de l'honneur en cette autre idole de la popularité, et il devança ce moment. Au lieu de viser, comme les simples et fidèles gentilshommes, à la bonne opinion de ses pairs, il visa à la bonne opinion de tout le monde, de ce qu'on appelait le peuple, c'est-à-dire de ses pairs aussi; il y avait, certes, de la nouveauté et de la grandeur d'âme dans cette ambition, dût-il y entrer quelque méprise. Quand il revient pour la première fois d'Amérique, La Fayette, reçu, complimenté à la cour, exilé pour la forme, est fêté à Paris. Les ministres le consultent, les femmes l'embrassent[73], la reine lui fait avoir le régiment de Royal-dragons. Cependant on se lasse, comme toujours; les baisers cessent: «Les temps sont un peu changés, écrit-il (trois ou quatre ans après), mais il me reste ce «que j'aurais choisi, la faveur populaire et la tendresse des personnes que j'aime.» Cette faveur populaire, qui sonnait si flatteusement à son oreille, et qui représentait pour lui ce qu'était l'honneur à un Bayard, fut jusqu'à la fin son idole favorite. Il la sacrifia dans certains cas à ce qu'il crut de son devoir et de ses serments (ce qui est très-méritoire); mais, par une sorte d'illusion propre aux amants, il ne crut jamais la sacrifier tout entière ni la perdre sans retour; il mourut bien moins en la regrettant qu'en la croyant posséder encore.

Note 73:[ (retour) ] Les années en s'écoulant permettent bien des choses. Le duc de Laval, parlant de M. de La Fayette et de ses bonnes fortunes dans sa jeunesse, disait en bégayant et de l'air le plus sérieux: «M. de La Fayette a eu madame de Simiane; et madame de Simiane! ce n'était pas chose facile: ne l'avait pas qui voulait!» Il paraissait faire plus de cas de lui pour cette conquête que pour toutes celles de 89.

Dans cette même guerre d'Amérique, à son second voyage (1780), La Fayette arrive à Boston, précédant de peu l'escadre française qui amène les troupes de M. de Rochambeau; c'est un secours qu'il a obtenu de Versailles à l'insu de l'Amérique et par son crédit personnel. Mais le corps français est peu considérable; pendant toute la campagne de 1780, M. de Rochambeau croit devoir rester à Rhode-Island. La Fayette s'en impatiente et lui écrit tout naturellement: «Je vous l'avouerai en confidence, au milieu d'un pays étranger, mon amour-propre souffre de voir les Français bloqués à Rhode-Island, et le dépit que j'en ressens me porte à désirer qu'on opère.» Il y avait mêlé quelque première vivacité envers M. de Rochambeau, qu'il rétracte. Rochambeau lui répond, et on remarque cette phrase, qui va juste à l'adresse de ce même sentiment d'honorable susceptibilité auquel nous avons vu déjà Washington répondre: «C'est toujours bien fait, mon cher marquis, de croire les Français invincibles; mais je vais vous confier un grand secret d'après une expérience de quarante ans: Il n'y en a pas de plus aisés à battre, quand ils ont perdu la confiance en leur chef; et ils la perdent tout de suite, quand ils ont été compromis à la suite de l'ambition particulière et personnelle.» La Fayette alors se retourne vers Washington, et sollicite de lui une certaine expédition dont il précise les bases, qui aurait de l'éclat, dit-il, des avantages probables pour le moment et un immense pour l'avenir; qui, enfin, si elle ne réussit pas, n'entraîne pas de suites fatales. Washington répond: «Il est impossible, mon cher marquis, de désirer plus ardemment que je ne fais, de terminer cette campagne par un coup heureux; mais nous devons plutôt consulter nos moyens que nos désirs, et ne pas essayer d'améliorer l'état de nos affaires par des tentatives dont le mauvais succès les ferait empirer. Il faut déplorer que l'on ait mal compris notre situation en Europe; mais, pour tacher de recouvrer notre réputation, nous devons prendre garde de la compromettre davantage.» On voit que chacun reste dans son rôle; mais ces rôles divers se reproduisent trop fréquemment dans la suite des événements, pour qu'on les puisse attribuer à la seule différence des âges. Or, ce qui est du caractère persiste, se recouvre peut-être, mais se creuse assurément plutôt que de diminuer, avec l'âge. Le premier mobile de La Fayette est l'opinion dans le sens honorable, la gloire dans le sens antique, le los honnête. On peut acquérir plus tard de l'expérience, de l'habileté, de la finesse; on en acquiert, c'est inévitable; chacun a la sienne en avançant dans la vie et à force de se mesurer aux épreuves. Mais cette expérience acquise, il est rare qu'on ne l'emploie pas autour de sa qualité première fondamentale, qu'on ne la mette pas préférablement au service de son premier tour de caractère, quand il est décisif et dominant. J'essaie de saisir et d'indiquer dans ses fondements l'idée qui est devenue la vie même de La Fayette et qui est le mot de son rôle: la plus grande faveur populaire entourant et couronnant aussi constamment que possible la plus grande vertu civique. Cette conciliation en soi est assez difficile, et La Fayette l'a assez bien atteinte pour qu'on ne puisse s'étonner que, la première jeunesse passée, il s'y soit mêlé chez lui un peu d'art, un art toujours noble.

Dans cette première partie des Mémoires et de la vie de La Fayette, à côté de la jeune, enthousiaste et pure figure du disciple, est celle du maître, du véritable grand homme d'État républicain, de Washington. A lire les détails de la lutte commençante et les vicissitudes si prolongées, si tiraillées, on comprend, à moins d'avoir un système de philosophie de l'histoire préexistant, combien la destinée de l'Amérique du Nord était liée à lui, et combien, un homme manquant, il pouvait de ce côté ne pas se former d'empire.—On parlait de Washington: «C'est un bien grand homme, disais-je, et les Mémoires du général La Fayette montrent que sans lui la révolution d'Amérique aurait pu de reste ne pas réussir.»—«Oui, répondit un philosophe,[74] il était bien nécessaire; mais quand les choses sont mûres, ces sortes d'hommes nécessaires se rencontrent toujours.»—A la bonne heure! aurait-on pu répliquer; mais n'est-ce pas que, lorsqu'ils ne se présentent point, on aime à croire que c'est que les choses et les idées n'étaient pas encore mûres?

Note 74:[ (retour) ] M. le duc de Broglie.