Le titre d'homme de 89, dont La Fayette nous offre la personnification équestre et en relief, reste lui-même le plus honorable, non-seulement en politique, mais en tous les genres et dans toutes les carrières. En toutes choses il y a, j'oserai dire, l'homme de 89, le girondin et le jacobin; je ne parle pas de la nature des opinions, mais de leur caractère et de leur allure; ce sont là comme trois familles d'esprits; on les retrouve plus ou moins partout où il y a mouvement d'idées. L'homme de 89, c'est-à-dire d'audace et d'innovation, mais avec limites et garanties, avec circonspection passé son 14 juillet, et avec arrêt devant les 10 août, l'esprit sans préjugés, courageux, qui apporte au monde sa part d'innovation et de découverte, mais qui ne prétend pas le détruire tout entier pour le refaire; qui ouvre sa brèche, mais qui reconnaît bien vite, en avançant, de certaines mesures imposées par le bon sens et par le fait, par l'honnêteté et par le goût; qui n'abjure pas dans les mécomptes, mais se ralentit seulement, se resserre, et attend aux endroits impossibles, sans forcer, sans renoncer...: qu'on achève le portrait, que je craindrais de faire trop vague en le traçant dans cette généralité. Veut-on des noms? en philosophie Locke en est, Descartes lui-même n'en sort pas: j'y mets André Chénier en poésie.
Il y a une classe d'esprits girondins; cela est plus audacieux, plus téméraire; ils sont plus perçants et plus étroits; ils vont d'abord aux extrêmes, mais ils reculent à un certain moment: une certaine honnêteté de goût, de sentiment, les tient, les saisit et les sauve. On trouve, en les considérant dans leur entier, bien des inconséquences et de fausses voies, mais aussi des sillons lumineux, des saillies franches, des traces sincères: moins honorables que les précédents, ils sont plus intéressants et touchants; l'imagination les aime; je les vois surtout romanesques et poétiques. Une limite plus ou moins rapprochée, non douteuse pourtant, les sépare de ce que j'appellerai les esprits jacobins; ils ont marché ensemble dans un temps, mais la qualité, la trempe est autre. Ces derniers (et je ne parle point du tout de la politique, mais de la littérature, de la poésie, de la critique) se trouvent nombreux de nos jours; on pourrait croire que c'est une espèce nouvelle qui a pullulé. Rien ne les effraye ni ne les rappelle; de plus en plus fort! de l'audace, puis de l'audace et encore de l'audace, c'est là le secret à la fois et l'affiche. Dans leur hardiesse d'érudition (s'ils sont érudits) et leur intrépidité de système, ils remuent, ils lèvent sans doute çà et là des idées que des chemins plus ordinaires n'atteindraient pas; mais le plus souvent à quel prix! dans quel entourage! tout en éprouvant du respect pour la force éminente de quelques-uns en cette famille d'esprits, j'avoue ne sentir que du dégoût pour les incroyables gageures, les motions à outrance et l'impudeur native de la plupart. Des noms paraîtraient nécessaires peut-être pour préciser, mais le présent est trop riche et le passé trop pauvre en échantillons. Seulement, et comme aperçu, pour un Joseph de Maistre combien de Linguets!
Oh! même en simple révolution de littérature, heureux qui n'a été que de 89 et qui s'y tient! c'est la belle cocarde. Girondin, passe encore; on en revient avec honneur, sauf amendement et judicieuse inconséquence; mais de 93, jamais!
Pourtant revenons aux grandes choses, au général La Fayette, à ses Mémoires et à sa vie.—Indépendamment des récits et de la correspondance qui représente sa vie politique de 89 à 92, on trouve à cet endroit de la publication divers morceaux critiques de la plume du général sur les mémoires ou histoires de la Révolution; il y contrôle et y rectifie successivement certaines assertions de Sieyès, de Necker, de Ferrières, de Bouille, de Mounier, de madame Roland, ou même de M. Thiers. Le ton de ces observations, bien moins polémiques qu'apologétiques, se recommande tout d'abord par une modération digne, à laquelle, en des temps de passion et d'injure, c'est la première loi de quiconque se respecte de ne jamais déroger. Sieyès, si haut placé qu'il fût dans sa propre idée et dans celle des autres, n'a pas toujours fait de la sorte. La Notice écrite par lui sur lui-même (1794), et que La Fayette discute, est, ainsi que celui-ci la qualifie avec raison, plus acre que vraie sur bien des points. Sieyès dédie ironiquement sa Notice à la Calomnie, mais lui-même n'y épargne pas les imputations calomnieuses ou injurieuses contre son ancien collègue à la Constituante, pour lors prisonnier de la Coalition. La Fayette prend avec réserve et dignité sa revanche de ces aigreurs, et il triomphe légitimement à la fin, lorsque, sans cesser de se contenir, il s'écrie:
«Il n'appartient point à mon sujet d'examiner la troisième époque de la vie politique de Sieyès [82]. Je suis encore plus loin de chercher à attaquer ses moyens de justification, et je me suis contenté d'admirer les pages éloquentes où il nous peint le règne de l'anarchie et de la Terreur. A Dieu ne plaise que je cherche à appuyer l'horrible accusation de complicité avec Robespierre, dont il est si justement indigné! à Dieu ne plaise que je me permette d'y croire! mais il est une observation que je dois faire, parce qu'elle est commandée par mon amour inaltérable pour la liberté, par le sentiment profond que j'ai des devoirs d'un citoyen, et surtout d'un représentant français. L'accusation dont on a voulu souiller Sieyès est inique; elle est fausse, et néanmoins il a mérité qu'on la fit. Je ne parle pas de cet ancien propos: «Ce n'est pas la noblesse qu'il faut détruire, mais les nobles,» propos que la calomnie peut avoir inventé; je ne parle pas d'autres inductions, peut-être aussi mensongères, que la haine, la jalousie, et même le malheur peuvent avoir ou controuvées ou exagérées; je parle de sa simple assiduité aux séances qui, bien loin d'être utile [83], ne put qu'être funeste à la chose publique, lorsque le silence d'un homme tel que lui semblait autoriser les décrets contre lesquels il ne s'élevait pas. Vingt-deux girondins, la plupart ses amis, ont péri sur l'échafaud pour s'être opposés à ces décrets. Plusieurs autres, et nommément Condorcet, ont expié des torts précédents par une proscription cruelle, fruit de leur résistance, et par une mort plus cruelle encore. Il n'y a pas jusqu'à Danton et Desmoulins qui n'aient eu l'honneur de mourir pour s'opposer à Robespierre. Tallien et Bourdon, en parlant contre l'infâme loi du 22 prairial, ont mérité les bénédictions attachées à la journée du 9 thermidor; et Sieyès, le Sieyès de 1789, constamment assis pendant toute la durée de la Convention à deux places de Robespierre, a, par son timide et complaisant silence, mérité... d'en être oublié[84]!»
Note 82:[ (retour) ] Sieyès avait divisé sa vie politique depuis 89 en trois époques. «Durant toute la tenue de l'Assemblée législative jusqu'à l'ouverture de la Convention, il est resté complètement étranger à toute action politique. C'est le troisième intervalle.» (Notice de Sieyès sur lui-même.)
Note 83:[ (retour) ] Après un tableau du règne de la Terreur, Sieyès ajoutait: «Que faire, encore une fois, dans une telle nuit? attendre le jour. Cependant cette sage détermination n'a pas été tout à fait celle de Sieyès. Il a essayé plusieurs fois d'Être utile, autrement que par sa simple assiduité aux séances.» (Notice de Sieyès sur lui-même.)
Note 84:[ (retour) ]
On a beaucoup parlé de Sieyès dans ces derniers temps; sa mort l'a remis en scène. M. Mignet, dans un équitable Éloge, l'a caractérisé. Pourtant la forme même de l'éloge académique interdisait certains jugements et certaines révélations. On trouvera le personnage au complet dans ces Mémoires de La Fayette, surtout dans la lettre à M. de Maubourg (tome V), écrite à la veille du 18 brumaire. Il y a là, sur Sieyès, à la page 103, un admirable portrait. Moi-même je trouve, dans des notes fidèlement recueillies auprès d'un des hommes (M. Daunou) qui ont le mieux connu, pratiqué et pénétré Sieyès, la page suivante, que j'apporte ici comme tribut à cette haute mémoire historique. Le temps des parallèles en règle est passé; mais, sans y faire effort, combien de Sieyès à La Fayette le contraste saute aux yeux frappant!
«Sieyès a vécu plusieurs années dans l'intimité de Diderot et de la plupart des philosophes du XVIIIe siècle. Envoyé très-souvent de Chartres à Paris pour les affaires du diocèse ou du chapitre, il jouissait de la capitale en amateur spirituel, en dilettante, et il passait à Chartres, dans ses courts retours, pour un grand dévot, parce qu'il était sérieux. Il s'était fait de 28 à 30,000 livres de bénéfices, grosse fortune pour le temps. Il aimait beaucoup et goûtait la musique, la métaphysique aussi, on le sait, et pas du tout le travail, à proprement parler. Quoiqu'il eût le talent et l'art d'écrire, c'était, vers la fin, Des Renaudes qui lui faisait ses rares discours. Il lisait même très-peu, et sa bibliothèque usuelle se composait à peu près en tout d'un Voltaire complet, qu'il recommençait avec lenteur sitôt qu'il l'avait fini, comme M. de Tracy faisait aussi volontiers; et il disait que tous les résultats étaient là. Réduit d'abord à 6,000 livres par l'Assemblée constituante, il en avait pris son parti, et était resté patriote. Plus tard, réduit à 1,000 livres par un décret, de la Convention, il dit ce jour-là, en sortant, à un collègue en qui il avait confiance: «6,000 livres, passe; mais 1,000, cela est trop peu. Que veut-on que je fasse? Je n'ai rien...» Il avait l'accent méridional de Fréjus, mais point l'accent rude et rauque comme Raynouard; il avait l'esprit doux. Il ne s'ouvrait qu'à ceux dont il se savait compris: dès qu'il s'était aperçu qu'on ne le suivait pas, qu'on ne l'entendait pas, il se refermait, et c'en était fait pour la vie. Dans les comités, qu'il méprisait assez, il ne se communiquait pas, se levait après le premier quart d'heure, se promenait de long en large, et si on le pressait de questions: «Qu'en pensez-vous, citoyen Sieyès?» il répondait en gasconnant: «Mais oui, ce n'est pas mal.» A propos de la Constitution de l'an III, on ne put tirer de lui autre chose; et quand l'un des membres du comité, qui avait sa confiance, alla le consulter confidentiellement, pièce en main, pour obtenir un avis plus intime, Sieyès dit: «Hein! hein! il y a de l'instinct.» Dans les dîners, quand il le voulait et qu'il n'y avait pas de mauvais visage qui le renfonçât, il était le plus charmant convive, et soigneux même de plaire à tous. Toute la dernière moitié de sa vie se passa dans son fauteuil, dans la paresse, dans la richesse, dans la méditation ironique, dans le mépris des hommes, dans l'égoïsme, dans le népotisme. Il était fait pour être cardinal sous Léon X. Exilé, il vécut à la lettre, comme le rat de la fable, dans son fromage de Hollande. Quand ce fou d'abbé Poulle tenta de l'assassiner chez lui, rue Neuve-Saint-Roch, et lui tira un coup de pistolet qui lui perça la main, plusieurs collègues de la Convention l'allaient voir et lui tenir compagnie dans les soirées; on parlait des affaires publiques, des projets renaissants, des espérances meilleures: «Eh! oui, disait Sieyès, faites; oui, pour qu'on vous tire aussi un coup de pistolet comme céla.» L'ambassade de Berlin acheva son reste de républicanisme. Avant le 18 brumaire, il comprit tout ce que Bonaparte était et allait faire. Directeur, il retint un jour seul, après un grand dîner, un membre des Cinq-Cents, républicain des plus probes: «Voyez, lui dit-il, vous et vos amis, si vous voulez vous entendre avec lui, car s'il ne le fait avec vous, il le fera avec d'autres; il le fera avec les jacobins, il le fera avec le diable. Mais il vaut mieux que ce soit avec vous qu'il marche, et lui-même l'aimerait mieux; et puis, vous pourrez un peu le retenir...» Quand Bonaparte lui fit ce fameux cadeau de terre qui l'engloutit, le message arriva à l'assemblée aux mains de Daunou, alors président. Celui-ci, tout effrayé pour Sieyès, en dit un mot à l'oreille aux quelques amis républicains, et il fut convenu de ne pas donner lecture de la pièce sans le consulter. Après la séance, on alla chez lui; on lui exposa le tort qu'il se ferait en acceptant, le don de cette sorte; que c'était un tour de Bonaparte pour le décrier, pour l'absorber; qu'il valait mieux, s'il y tenait, faire voter la chose comme récompense publique. Sieyès repartit alors: «Et moi, je vous dis que, si ça ne se fait pas ainsi, ça ne se fera pas du tout.» On vit alors sa pensée; le lendemain ses amis patriotes votèrent contre la proposition, mais ils étaient peu nombreux et elle passa.—A l'Institut, Sieyès, dans les premiers temps, prenait assez volontiers la parole sur des sujets de métaphysique et de philosophie, à propos des lectures de Cabanis et de Tracy, jamais en matière de science politique: c'était un point, sur lequel ses idées arrêtées, plus ou moins justes ou bizarres, mais à coup sûr profondes, ne souffraient pas de discussion.» (Voir sur Sieyès un article essentiel au tome V des Causeries du Lundi.)
Je ne crois pas m'être trop éloigné de La Fayette en tout ceci; il me semble plutôt avoir multiplié les points de vue autour de lui, et il n'y perd pas.
La Fayette n'a pas de peine à faire ressortir les contradictions de conduite en sens divers de Mounier et des anglicans, de madame Roland et des girondins; en général, toutes les contradictions et les inconséquences des divers personnages qui n'ont pas suivi sa ligne exacte sont parfaitement démêlées par lui, et rapprochées avec une modération de ton qui n'exclut pas le piquant. La Fayette s'y complaît évidemment; il y revient en chaque occasion; il nous rappelle que, parmi les républicains du 10 août, Condorcet avait alors oublié sa note fâcheuse sur le mot Patrie du Dictionnaire philosophique de Voltaire: «Il n'y a que trois manières politiques d'exister, la monarchie, l'aristocratie et l'anarchie.» Il se souvient que, parmi ces mêmes républicains, Clavière, deux ans auparavant, avait mis dans la tête de Mirabeau, dont il était le conseil, de soutenir le veto absolu du roi comme indispensable; que Sieyès, un an auparavant, publiait encore, par une lettre aux journaux, que, dans toutes les hypothèses, il y avait plus de liberté dans la monarchie que dans la république. On trouve, de temps à autre, dans ces Mémoires de La Fayette, de petites collections et de jolis résumés, en une demi-page, de ces inconséquences de tout le monde; il va en dénicher, des inconséquences, jusque dans de petites Notices littéraires publiées par d'excellents et purs républicains, mais qui ne sont pas tout à fait de 89: il eût été plus indulgent de les celer. Il se trouve, en définitive, présenté, lui et son parti, comme le seul conséquent (c'est tout simple), et lui-même comme le plus conséquent de son parti. Il s'en applaudit, c'est sa prétention de Grandisson, comme on l'a dit, et plus fréquemment manifestée qu'il n'importerait au lecteur. Il vaudrait mieux le moins démontrer de soi et laisser les autres conclure. Je suis un peu effrayé par moments, je l'avoue, de cette unité et de cette perpétuité de raison, cela fait douter; quelques fautes de loin en loin rendraient confiance. On en est un peu impatienté du moins; car chacun est, au fond, s'il n'y prend garde, comme ce paysan d'Aristide.
Tout en profitant avec plaisir, comme lecteur, de ces instructives et continuelles confrontations, j'aime mieux La Fayette insistant sur les inconséquences opérées par corruption. Son livre apprend ou rappelle, sur ce chapitre des fonds secrets, quelques chiffres curieux par leur emploi. J'omets vite Mirabeau, dont on voudrait absoudre la conscience du même mouvement par lequel on salue son génie et sa gloire; mais Danton, mais Dumouriez, mais Barrère, on ose compter avec eux. Sur Dumouriez, du reste, il écrit de belles et judicieuses pages. Quand je dis belles, on entend bien qu'il ne peut être question de talent littéraire; mais l'habitude du bon langage se retrouve naturellement sous cette plume simple; les récits, les réflexions abondent en manières de dire heureuses, modérées, et qui portent. L'écrit intitulé Guerre et Proscription finit par ces mots: «Dumouriez, réconcilié avec les girondins, eut le commandement de l'armée de La Fayette. L'entrée des ennemis le tira d'affaire; il prit devant eux une très-bonne position. Dumouriez, qui n'avait joué jusqu'alors que des rôles subalternes, se montra fort supérieur à ce qu'on devait attendre de lui. Il déploya beaucoup de talent, des vues étendues, et l'on jugea pendant quelque temps de son patriotisme par ses «Succès.»—En ce temps de grandes phrases, je me sens de plus en plus touché de ce qui n'est que bien dit.