Mais, jargon ou non, il était le premier à proclamer Molière maître dans l'art de frapper les bons vers, et il n'aurait pas admis le jugement par trop dégoûté de Fénelon. Rien d'étonnant, au reste, que cette fine et mystique nature de Fénelon, dans sa blanche robe de lin, dans sa simple tunique, un peu longue, un peu traînante (en fait de style), n'ait pas entendu ces admirables plis mouvants, étoffés, du manteau du grand comique. Ce qui est ubéreux, surtout la gaieté, répugne singulièrement aux natures délicates et rêveuses. En dépit de ces juges difficiles, comme satire dialoguée en vers, les Fâcheux sont un chef-d'oeuvre.
Durant les quatorze années qui suivirent son installation à Paris, et jusqu'à l'heure de sa mort, en 1673, Molière ne cessa de produire. Pour le roi, pour la cour et les fêtes de commande, pour le plaisir du gros public et les intérêts de sa troupe, pour sa propre gloire et la sérieuse postérité, Molière se multiplie et suffit à tout. Rien de méticuleux en lui et qui sente l'auteur de cabinet. Vrai poète de drame, ses ouvrages sont en scène, en action; il ne les écrit pas, pour ainsi dire, il les joue. Sa vie de comédien de province avait été un peu celle des poètes primitifs populaires, des rapsodes, jongleurs ou pèlerins de la Passion; ils allaient, comme on sait, se répétant les uns les autres, se prenant leurs canevas et leurs thèmes, y ajoutant à l'occasion, s'oubliant eux et leur oeuvre individuelle, et ne gardant guère copie de leurs représentations. C'est ainsi que les ébauches et improvisades à l'italienne, que Molière avait multipliées (on a les titres d'une dizaine) durant ses courses en province, furent perdues, hors deux, le Médecin volant et la Jalousie du Barbouillé. Et encore, telles qu'on a celles-ci, il est douteux que la version en soit de Molière. Suivant le procédé des poètes primitifs, qui font volontiers entrer un de leurs ouvrages dans un autre, ces ébauches furent plus tard introduites et employées dans des actes de pièces plus régulières. Les poètes dont nous parlons transposent, utilisent, si l'on peut se servir de ce mot, certains morceaux une fois faits; ainsi, Don Garcie de Navarre n'ayant pas eu de succès, des tirades entières ont passé de ce prince jaloux au Misanthrope et ailleurs. L'Étourdi et le Dépit amoureux, premières pièces régulières de notre poète, ne furent imprimés que dix ans après leur apparition à la scène (1653-1663); les Précieuses le furent dans les environs du succès, mais malgré l'auteur, comme l'indique la préface; et ce n'est pas ici une simagrée de douce violence comme tant d'autres l'ont jouée depuis: l'embarras de Molière qui se fait imprimer pour la première fois, à son corps défendant, est visible dans cette préface. Le Cocu imaginaire, ayant eu près de cinquante représentations, ne devait pas être imprimé, quand un amateur de comédie, nommé Neufvillenaine, s'aperçut qu'il avait retenu par coeur la pièce tout entière; il en fit une copie et la publia en dédiant l'ouvrage à Molière. Ce M. de Neufvillenaine se connaissait en procédés. L'insouciance de Molière fut telle qu'il ne donna jamais d'autre édition du Cocu imaginaire, bien que Neufvillenaine avoue (ce qui serait assez vraisemblable quand il ne l'avouerait pas) qu'il peut s'être glissé dans sa copie, faite de mémoire, quantité de mots les uns pour les autres. O Racine! ô Boileau! qu'eussiez-vous dit si un tiers eût ainsi manié devant le public vos prudentes oeuvres où chaque mot a son prix? On doit maintenant saisir toute la différence native qu'il y a de Molière à cette famille sobre, économe, méticuleuse, et avec raison, des Despréaux et des La Bruyère. Dans l'édition de Neufvillenaine, qu'il faut bien considérer, par suite du silence de Molière, comme l'édition originale, la pièce est d'un seul acte, quoique plus tard les éditeurs de 1734 l'aient donnée en trois; mais il y a lieu de croire que pour Molière, comme pour les anciens tragiques et comiques, cette division d'actes est imaginée ici après coup et artificielle. Molière dans ses premières pièces ne s'astreint guère plus que Plaute à cette division régulière; il laisse fréquemment la scène vide, sans qu'on puisse supposer l'acte terminé en ces endroits. Il se rangea bien vite, il est vrai, à la régularité dès lors professée; mais on voit (et c'est sur quoi j'insiste) combien il avait naturellement les habitudes de l'époque antérieure. Pour obvier à des larcins pareils à celui de Neufvillenaine, Molière dut songer à publier dorénavant lui-même ses pièces au fur et à mesure des succès. L'École des Maris, dédiée au duc d'Orléans, son protecteur, est le premier ouvrage qu'il ait publié de son plein gré; à partir de ce moment (1661), il entra en communication suivie avec les lecteurs. On le retrouve pourtant en défiance continuelle de ce côté; il craint les boutiques de la galerie du Palais; il préfère être jugé aux chandelles, au point de vue de la scène, sur la décision de la multitude. On a cru, d'après un passage de la préface des Fâcheux, qu'il aurait eu dessein de faire imprimer ses remarques et presque sa poétique, à l'occasion de ses pièces; mais, à mieux entendre le passage, il en ressort que cette promesse, mal d'accord avec sa tournure de génie, n'est pas sérieuse en effet; ce serait plutôt de sa part une raillerie contre les grands raisonneurs selon Horace et Aristote. Sa poétique, du reste, comme acteur et comme auteur, se trouve tout entière dans la Critique de l'École des Femmes et dans l'Impromptu de Versailles, et elle y est en action, en comédie encore. A la scène VII de la Critique, n'est-ce pas Molière qui nous dit par la bouche de Dorante: «Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles dont vous embarrassez les ignorants et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères du monde, et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend à ces sortes de poëmes; et le même bon sens, qui a fait autrefois ces observations, les fait aisément tous les jours sans le secours d'Horace et d'Aristote.... Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.» Pour en finir avec cette négligence de littérateur que nous démontrons chez Molière, et qui contraste si fort avec son ardente prodigalité comme poëte et son zèle minutieux comme acteur et directeur, ajoutons qu'aucune édition complète de ses oeuvres ne parut de son vivant; ce fut La Grange, son camarade de troupe, qui recueillit et publia le tout en 1682, neuf ans après sa mort.
Molière, le plus créateur et le plus inventif des génies, est celui peut-être qui a le plus imité, et de partout; c'est encore là un trait qu'ont en commun les poëtes primitifs populaires et les illustres dramatiques qui les continuent. Boileau, Racine, André Chénier, les grands poëtes d'étude et de goût, imitent sans doute aussi; mais leur procédé d'imitation est beaucoup plus ingénieux, circonspect et déguisé, et porte principalement sur les détails. La façon de Molière en ses imitations est bien plus familière, plus à pleine main et à la merci de la mémoire. Ses ennemis lui reprochaient de voler la moitié de ses oeuvres aux vieux bouquins. Il vécut d'abord, dans sa première manière, sur la farce traditionnelle italienne et gauloise; à partir des Précieuses et de l'École des Maris, il devint lui-même; il gouverna et domina dès lors ses imitations, et, sans les modérer pour cela beaucoup, il les mêla constamment à un fonds d'observation originale. Le fleuve continua de charrier du bois de tous bords, mais dans un courant de plus en plus étendu et puissant. Riccoboni a donné une liste assez complète, et parfois même gonflée, des imitations que Molière a faites des Italiens, des Espagnols et des Latins; Cailhava et d'autres y ont ajouté. Riccoboni a eu le bon esprit de sentir que le génie de Molière ne souffrait pas de ces nombreux butins. Au contraire, l'admiration du commentateur pour son poëte va presque en raison du nombre des imitations qu'il découvre en lui, et elle n'a plus de bornes lorsqu'il le voit dans l'Avare mener, à ce qu'il dit, jusqu'à cinq imitations de front, et être là-dessous, et à travers cette mêlée de souvenirs, plus original que jamais. Tous les Italiens n'ont pas eu si bonne grâce, et le sieur Angelo, docteur de la comédie italienne, allait jusqu'à revendiquer le sujet du Misanthrope, qu'il avait, affirmait-il, raconté tout entier à Molière, d'après une certaine pièce de Naples, un jour qu'ils se promenaient ensemble au Palais-Royal. C'est quinze jours après cette conversation mémorable que la comédie du Misanthrope aurait été achevée et sur l'affiche. A de pareilles prétentions, appuyées de pareils dires, on n'a à opposer que le judicieux dédain de Jean-Baptiste Rousseau qui, dans sa correspondance avec d'Olivet et Brossette, a d'ailleurs le mérite d'avoir fort bien apprécié Molière; la lettre du poëte a M. Chauvelin sur le sujet qui nous occupe vaut mieux, comme pensée, que les trois quarts de ses odes. Ce qu'il faut reconnaître, c'est que les imitations chez Molière sont de toute source et infinies; elles ont un caractère de loyauté en même temps que de sans-façon, quelque chose de cette première vie où tout était en commun, bien qu'aussi d'ordinaire elles soient parfaitement combinées et descendant quelquefois à de purs détails. Plaute et Térence pour des fables entières, Straparole et Boccace pour des fonds de sujets, Rabelais et Régnier pour des caractères, Boisrobert et Rotrou et Cyrano pour des scènes, Horace et Montaigne et Balzac pour de simples phrases, tout y figure; mais tout s'y transforme, rien n'y est le même. Là où il imite le plus, qui donc pourrait se plaindre? à côté de Sosie qu'il copie, ne voilà-t-il pas Cléanthis qu'il invente? De telles imitations, loin de nous refroidir envers notre poète, nous sont chères; nous aimons à les rechercher, à les poursuivre jusqu'au bout, dans un intérêt de parenté. Ces masques fameux de la bonne comédie, depuis Plaute jusqu'à Patelin, ces malicieux conteurs de tous pays, ces philosophes satiriques et ingénieux, nous les convoquons un moment autour de notre auteur dans un groupe qu'il unit et où il préside; les moins considérables, les Boisrobert, les Sorel, les Cyrano, y sont même introduits à la faveur de ce qu'ils lui ont prêté, de ce qui surtout les recommande et les honore. Ces imitations, en un mot, ne sont le plus souvent pour nous que le résumé heureux de toute une famille d'esprits et de tout un passé comique dans un nouveau type original et supérieur, comme un enfant aimé du ciel qui, sous un air de jeunesse, exprime à la fois tous ses aïeux.
Chacune des pièces de Molière, à les suivre dans l'ordre de leur apparition, fournirait matière à un historique étendu et intéressant; ce travail a déjà été fait, et trop bien, par d'autres, pour le reprendre; ce serait presque toujours le copier.[8] Autour de l'École des Femmes, en 1662, et plus tard autour du Tartufe, il se livra des combats comme précédemment il s'en était livré autour du Cid, comme il s'en renouvela ensuite autour de Phèdre; ce furent là d'illustres journées pour l'art dramatique. La Critique de l'École des Femmes et l'Impromptu de Versailles en apprennent suffisamment sur le premier démêlé, qui fut surtout une querelle de goût et d'art, quoique déjà la religion s'y glissât à propos des commandements du mariage donnés à Agnès. Les Placets au Roi et la préface du Tartufe marquent assez le caractère tout moral et philosophique de la seconde lutte, si souvent depuis et si ardemment continuée. Ce que je veux rappeler ici, c'est qu'attaqué des dévots, envié des auteurs, recherché des grands, valet-de-chambre du roi et son indispensable ressource pour toutes les fêtes, Molière, avec cela troublé de passions et de tracas domestiques, dévoré de jalousie conjugale, fréquemment malade de sa fluxion de poitrine et de sa toux, directeur de troupe et comédien infatigable bien qu'au régime et au lait, Molière, durant quinze ans, suffit à tous les emplois, qu'à chaque nécessité survenante son génie est présent et répond, gardant de plus ses heures d'inspiration propre et d'initiative. Entre la dette précipitamment payée aux divertissements de Versailles ou de Chambord et ses cordiales avances au bon rire de la bourgeoisie, Molière trouve jour à des oeuvres méditées et entre toutes immortelles. Pour Louis XIV, son bienfaiteur et son appui, on le trouve toujours prêt; l'Amour médecin est fait, appris et représenté en cinq jours; la Princesse d'Élide n'a que le premier acte en vers, le reste suit en prose, et, comme le dit spirituellement un contemporain de Molière, la comédie n'a eu le temps cette fois que de chausser un brodequin; mais elle paraît à l'heure sonnante, quoique l'autre brodequin ne soit pas lacé. Mèlicerte seule n'est pas finie, mais les Fâcheux le furent en quinze jours; mais le Mariage forcé et le Sicilien, mais Georges Dandin, mais Pourceaugnac, mais le Bourgeois Gentilhomme, ces comédies de verve avec intermèdes et ballets, ne firent jamais faute. Dans les intérêts de sa troupe, il lui fallut souvent dépêcher l'ouvrage, comme quand il fournit son théâtre d'un Don Juan, parce que les comédiens de l'hôtel de Bourgogne et ceux de Mademoiselle avaient déjà le leur, et que cette statue qui marche ne cessait de faire merveille.—Et ces diversions ne l'empêchaient pas tout aussitôt de songer à Boileau, aux juges difficiles, à lui-même et au genre humain, par le Misanthrope, par le Tartufe et les Femmes savantes. L'année du Misanthrope est en ce sens la plus mémorable et la plus significative dans la vie de Molière. A peine hors de ce chef-d'oeuvre sérieux, et qui le parut un peu trop au gros du public, il dut pourvoir en hâte à la jovialité bourgeoise par le Médecin malgré lui, et de là, de ce parterre de la rue Saint-Denis, raccourcir vite à Saint-Germain pour Mélicerte, la Pastorale comique et cette vallée de Tempé où l'attendait sur le pré M. de Benserade: Molière faisait face à tous les appels.
Dans une épître adressée en 1669 au peintre Mignard, sur le dôme du Val-de-Grâce, Molière a fait une description et un éloge de la fresque qui s'applique merveilleusement à sa propre manière; il y préconise, en effet;
Cette belle peinture inconnue en ces lieux,
La fresque, dont la grâce, à l'autre préférée,
Se conserve un éclat d'éternelle durée,
Mais dont la promptitude et les brusques fiertés
Veulent un grand génie à toucher ses beautés!