Je l'éprouve aujourd'hui. J'ai trop vu disparaître
Dans quelques vains plaisirs aussitôt échappés
Des jours que le travail aurait mieux occupés.
Oh! dans ces courts moments consacrés à l'étude,
Combien je chérissais ma docte solitude!...
C'est en cet intervalle de 1780 à 1792 qu'il convient d'examiner dans son premier jour Fontanes: il prend place alors; sa vraie date est là. On a pour habitude, dans les jugements vagues et dans les à-peu-près courants, de faire de lui, à proprement parler, un poëte de l'Empire. Il ne se jugeait pas tel lui-même; il n'estimait guère, on le verra, la littérature de cette époque; il n'y faisait qu'une exception éclatante, et s'y effaçait volontiers. Il fut orateur de l'Empire, mais le poëte chez lui était antérieur [103].
Note 103:[ (retour) ]
Je trouve dans l'Esprit des Journaux, août 1787, une Épître en vers à M. de Fontanes, attribuée à un M. de C..., qui n'est autre que Castéra. La pièce est très-médiocre, mais il en ressort évidemment que Fontanes était a cette date un personnage littéraire à qui l'on demandait une sorte de patronage.
Et le mortel heureux dont l'amitié sacrée,
Cher Fontanes, par vous se verra célébrée,
Est certain que son nom, des muses respecté,
Volera dans vos chants à la postérité.
La traduction de l'Essai sur l'Homme, si perfectionnée depuis, mais déjà fort estimable, et enrichie de son excellent discours préliminaire, parut pour la première fois en 1783, et valut à l'auteur un article de La Harpe, adressé sous forme de lettre au Mercure [104]. Un article de La Harpe, c'était la consécration officielle d'un talent. Le critique insistait beaucoup, en louant M. de Fontanes, sur la marche imposante et soutenue de sa phrase poétique, et cet art de couper le vers sans le réduire à la prose, et de varier le rhythme sans le détruire, deux choses, dit-il, si différentes, et qu'aujourd'hui l'ignorance et le mauvais goût confondent si souvent. Il louait avant tout dans le traducteur, et recommandait avec raison aux jeunes écrivains l'ensemble et le tissu du style, qu'on sacrifiait dès lors à l'effet du détail; il s'élevait à plusieurs reprises contre les métaphores accumulées et les figures nébuleuses: «Ce n'est pas, ajoutait-il, à M. de Fontanes que cet avis s'adresse, il en a trop rarement besoin; mais les vérités communes ne peuvent pas être perdues aujourd'hui; il faut bien les opposer aux nouvelles extravagances des nouvelles doctrines:
Note 104:[ (retour) ] Septembre 1783.—La Harpe envoya son article sous forme de lettre, parce qu'il s'était retiré de la rédaction du Mercure dès 1779. C'avait été une résolution presque solennelle. La guerre qu'il faisait depuis quelques années aux novateurs, aux rimeurs hasardeux, était devenue si vive, qu'elle les ameuta contre lui, et il y eut ligue pour le forcer à quitter le jeu. Injures, calomnies, menaces, tout fut employé, à ce qu'il semble. A la mort de Voltaire, comme aux funérailles d'un monarque absolu, il y eut redoublement de sédition littéraire; le nom du mort était invoqué contre un disciple trop faible pour son héritage; on se plaisait à remarquer que le grand homme ne l'avait pas mis sur son testament. Bref, la place n'était plus tenable. La Harpe fit pourtant bonne et courageuse contenance; il prépara en secret sa pièce des Muses rivales, qui répondait à certaines inculpations, et la fit jouer sans qu'on sût à l'avance qu'elle était de lui. Le succès fut grand, et, le lendemain de ce triomphe, il déclara se retirer du Mercure: il abdiqua, mais en vainqueur. Ce fut un des grands événements de ce temps-là. Puis, comme tous ceux qui abdiquent, il ne tarda pas à se repentir, et revint dans la suite de plus belle à ces querelles de journaux qu'il maudissait et qui étaient sa vie.
«Un tronc jadis sauvage adopte sur sa tige