«J'ai cru pouvoir citer des vers dans une lettre qui vous est adressée: vous aimez les lettres et les arts. C'est un nouveau compliment à vous faire. Les guerriers instruits sont humains; je souhaite que le même goût se communique à tous vos lieutenants qui savent se battre aussi bien que vous. On dit que vous avez toujours Ossian dans votre poche, môme au milieu des batailles: c'est, en effet, le chantre de la valeur. Vous avez, de plus, consacré un monument à Virgile dans Mantoue, sa patrie. Je vous adresserai donc un vers de Voltaire, en le changeant un peu:
J'aime fort les héros, s'ils aiment les poètes.
«Je suis un peu poète; vous êtes un grand capitaine. Quand vous serez maître de Constantinople et du Sérail, je vous promets de mauvais vers que vous ne lirez pas, et les éloges de toutes les femmes, qui vaudront mieux que les vers pour un héros de votre âge. Suivez vos grands projets, et ne revenez surtout à Paris que pour y recevoir des fêtes et des applaudissements.
F.»
Si Bonaparte lut la lettre (comme c'est très-possible), son goût pour Fontanes doit remonter jusque-là[126].
Note 126:[ (retour) ] Les Mémoires du savant botaniste de Candolle, récemment publiés (1862), contiennent une anecdote singulière sur Fontanes, laquelle se rapporte à cette époque voisine de fructidor. Sortant du Lycée où il avait entendu une leçon de La Harpe et revenant à pied avec Fontanes, de Candolle ne put s'empêcher de lui exprimer son étonnement du discours violent de La Harpe et de ce qu'il avait l'air d'y applaudir: «Ne vous y trompez pas, lui aurait dit Fontanes; notre but n'est pas de rétablir la puissance des prêtres, mais il faut frapper l'opinion publique de l'utilité d'une religion, et ensuite nous avons l'intention de pousser la France au protestantisme.» De Candolle, qui croit avoir eu à se plaindre plus tard de Fontanes Grand-Maître, triomphe de la contradiction. Mais Fontanes, en 1797, était en effet vaguement et politiquement religieux plutôt que catholique, et, parlant à un protestant, il dit là une de ces choses en l'air qui traversent l'imagination d'un poète et dont sans doute il ne se souvenait pas le lendemain. Il est possible aussi que de Candolle, en se ressouvenant, ait trop précisé le dire de Fontanes.
Le 18 fructidor, en frappant le journaliste, eut pour effet, par contre-coup, de réveiller en Fontanes le poète, qui se dissipait trop dans cette vie de polémique et de parti. Laissant madame de Fontanes à Paris, il se déroba à la déportation par la fuite, quitta la France, passa par l'Allemagne en Angleterre, et y retrouva M. de Chateaubriand, qu'il avait déjà connu en 89. C'est à l'illustre ami de nous dire en ses Mémoires (et il l'a fait) cette liaison étroitement nouée dans l'exil, ces entretiens à voix basse au pied de l'abbaye de Westminster, ces doubles confidences du coeur et de la muse; et puis les longs regards ensemble vers cette Argos dont on se ressouvient toujours, et qui, après avoir été quelque temps une grande douceur, devient une grande amertume. Fontanes n'hésita pas un seul instant à reconnaître l'étoile à ce jeune et large front. Quand d'autres spirituels émigrés, le chevalier de Panat et ce monde léger du XVIIIe siècle, paraissaient douter un peu de l'astre prochain du jeune officier breton, tout rêveur et sauvage, Fontanes leur disait: «Laissez, messieurs, «patience! il nous passera tous.» Et à son jeune ami il répétait: «Faites-vous illustre.» M. de Chateaubriand, à son tour, lui rendait en conseils et en encouragements ce qu'il en recevait; et quand Fontanes, après avoir repris vivement à la Grèce sauvée, semblait en d'autres moments s'en distraire, son ami l'y ramenait sans cesse: «Vous possédez le plus «beau talent poétique de la France, et il est bien malheureux «que votre paresse soit un obstacle qui retarde la «gloire. Songez, mon ami, que les années peuvent vous surprendre, «et qu'au lieu des tableaux immortels que la postérité «est en droit d'attendre de vous, vous ne laisserez peut-être «que quelques cartons. C'est une vérité indubitable «qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde: vous le possédez «cet art qui s'assied sur les ruines des empires, et qui «seul sort tout entier du vaste tombeau qui dévore les peuples «et les temps. Est-il possible que vous ne soyez pas touché «de tout ce que le Ciel a fait pour vous, et que vous «songiez à autre chose qu'à la Grèce sauvée?» Ainsi au poète mélancolique, délicat, pur, élevé, noble, mais un peu désabusé, parlait l'ardent poète avec grandeur.
Ces paroles, tombant dans les heures fécondes du malheur, faisaient une vive et salutaire impression sur Fontanes, et, durant le reste de sa proscription, on le voit tout occupé de son monument. Son imagination se passionnait en ces moments extrêmes; il ressaisissait en idée la gloire. Il quitta l'Angleterre pour Amsterdam, revint à Hambourg, séjourna à Francfort-sur-le-Mein; ses lettres d'alors peignent plus vivement son âme à nu et ses goûts, du fond de la détresse. Il manquait des livres nécessaires, n'avait pour compagnon qu'un petit Virgile qu'il avait acheté près de la Bourse, à Amsterdam; il lui arrivait de rencontrer chez d'honnêtes fermiers du Holstein les Contes moraux de Marmontel, mais il n'avait pu trouver un Plutarque dans toute la ville de Hambourg (que n'allait-il tout droit à Klopstock?); et dans ces pays où son genre d'études était peu goûté, il s'estimait comme Ovide au milieu d'une terre barbare. Tant de souffrance était peu propre à le réconcilier avec l'Allemagne. A travers les mille angoisses, il travaillait à sa Grèce sauvée, et, comme il l'écrit, s'y jetait à corps perdu. Enviant le sort de Lacretelle et de La Harpe, qui du moins vivaient cachés en France (et La Harpe l'avait été quelque temps chez madame de Fontanes même), il songeait impatiemment à rentrer: «Je viens «de lire une partie du décret; quelque sévère qu'il soit, je «persiste dans mes idées. Je me cacherai, et je travaillerai «au milieu de mes livres. Je n'ai plus qu'un très-petit nombre «d'années à employer pour l'imagination, je veux en user «mieux que des précédentes. Je veux finir mon poème. «Peut-être me regrettera-t-on quand je ne serai plus, si je «laisse quelque monument après moi...» Son cri perpétuel, en écrivant à madame de Fontanes et à son ami Joubert, était: «Ne me laissez point en Allemagne; un coin et des «livres en France!... Je ne veux que terminer dans une «cave, au milieu des livres nécessaires, mon poème commencé. «Quand il sera fini, ils me fusilleront, si tel est leur «bon plaisir.» Un jour, apprenant qu'au nombre des lieux d'exil pour les déportés, on avait désigné l'île de Corfou, ce ciel de la Grèce tout d'un coup lui sourit: «J'ai été vivement «tenté d'écrire à cet effet au Directoire: je ne vois pas qu'il «pût refuser a un poète déporté, qui mettrait sous ses yeux «plusieurs chants (il y avait donc dès lors plusieurs chants) «d'un poème sur la Grèce, un exil à Corfou, puisqu'il y veut «envoyer d'autres individus frappés par le même décret. Ceci «vous parait fou. Mais songez-y bien: qu'est-ce qui n'est «pas mieux que Hambourg?» Durant toute cette proscription, Fontanes, luttant contre le flot, et cherchant à tirer son épopée du naufrage, me fait l'effet de Camoëns qui soulève ses Lusiades d'un bras courageux: par malheur, la Grèce sauvée ne s'en est tirée qu'en lambeaux.
Mais, oserai-je le dire? ce furent moins ces rudes années de l'orage qui lui furent contraires, que les longs espaces du calme retrouvé et des grandeurs.
Au plus fort de sa lutte et de sa souffrance, et chantant la Grèce en automne, le long des brouillards de l'Elbe, ou en hiver, enfermé dans un poêle, comme dit Descartes, Fontanes écrivait à son ami de Londres qu'il ne serait heureux que lorsque, rentré dans sa patrie, il lui aurait préparé une ruche et des fleurs à côté des siennes; et l'ami poëte lui répondait: «Si je suis la seconde personne à laquelle vous ayez trouvé quelques rapports d'âme avec vous (l'autre personne était M. Joubert), vous êtes la première qui ayez rempli toutes les conditions que je cherchais dans un homme. Tête, coeur, caractère, j'ai tout trouvé en vous à ma guise, et je sens désormais que je vous suis attaché pour la vie.... Ne trouvez-vous pas qu'il y ait quelque chose qui parle au coeur dans une liaison commencée par deux Français malheureux loin de la patrie? Cela ressemble beaucoup à celle de René et d'Outougami: nous avons juré dans un désert et sur des tombeaux.» Ainsi se croisaient dans un poétique échange les souvenirs de l'Atlantique et ceux de l'Hymette, les antiques et les nouvelles images.
Le 18 brumaire trouva Fontanes déjà rentré en France, et qui s'y tenait d'abord caché. Je conjecture que la Maison rustique, transformation heureuse de l'ancien Verger, est le fruit aimable de ce premier printemps de la patrie. Il ne tarda pourtant pas à vouloir éclaircir sa situation, et il adressa au Consul la lettre suivante, dont la noblesse, la vivacité et, pour ainsi dire, l'attitude s'accordent bien avec la lettre de 1797, et qui ouvre dignement les relations directes de Fontanes avec le grand personnage.