Note 135:[ (retour) ] Ceci confirme et complète sur un point la Notice de M. Roger, qui nous complète nous-même sur quelques autres points.—Aujourd'hui que M. Roger n'est plus, nous nous permettrons d'ajouter que sa Notice est d'ailleurs tout empreinte d'une couleur royaliste exagérée et rétroactive; elle sent l'homme de parti. M. Roger n'a jamais été que cela.

Note 136:[ (retour) ] A la façon dont les auteurs de l'Histoire parlementaire de la Révolution française parlent de ce discours (tome XXXIX, page 59), on voit qu'au sortir des couleurs fortes et tranchées des époques antérieures, ils n'ont pas pris la peine d'entrer dans les nuances, ni de les vouloir distinguer.

Un autre errata s'ajouta ensuite au premier, nous le verrons; et, même en plein Empire, à dater d'un certain moment, il pouvait dire tout bas à sa muse intime dans ses tristesses de l'Anniversaire:

De tant de voeux trompés fais rougir mon orgueil!

Pourtant Fontanes continua, durant quatre années, de tenir sans apparence de disgrâce la présidence du Corps législatif. Proposé à chaque session par les suffrages de ses collègues, il était choisi par l'Empereur. La situation admise, on avait en lui par excellence l'orateur bienséant. Les discours qu'il prononçait à chaque occasion solennelle tendaient à insinuer au conquérant les idées de la paix et de la gloire civile, mais enveloppées dans des redoublements d'éloges qui n'étaient pas de trop pour faire passer les points délicats. Napoléon avait un vrai goût pour lui, pour sa personne et pour son esprit; et lui-même, à ces époques d'Austerlitz et d'Iéna, avait, malgré tout, et par son imagination de poëte, de très-grands restes d'admiration pour un tel vainqueur. Mais un orage se forma: Napoléon était en Espagne, et de là il eut l'idée d'envoyer douze drapeaux conquis sur l'armée d'Estramadure au Corps législatif, comme un gage de son estime. Fontanes, en tête d'une députation, alla remercier l'Impératrice: celle-ci, prenant le gage d'estime trop au sérieux, répondit qu'elle avait été très-satisfaite de voir que le premier sentiment de l'Empereur, dans son triomphe, eût été pour le Corps qui représentait la Nation. Là-dessus une note, arrivée d'Espagne comme une flèche, et lancée au Moniteur, fit une manière d'errata à la réponse de l'Impératrice, un errata injurieux et sanglant pour le Corps législatif, qu'on remettait à sa place de consultatif[137]. Fontanes sentit le coup, et dans la séance de clôture du 31 décembre 1808, c'est-à-dire quinze Jours après l'offense, au nom du Corps blessé, répondant aux orateurs du Gouvernement, et n'épargnant pas les félicitations sur les trophées du vainqueur de l'Èbre, il ajouta: «Mais les paroles dont l'Empereur accompagne l'envoi de ses trophées méritent une attention particulière: il fait participer à cet honneur les Collèges électoraux. Il ne veut point nous séparer d'eux, et nous l'en remercions. Plus le Corps législatif se confondra dans le peuple, plus il aura de véritable lustre; il n'a pas besoin de distinction, mais d'estime et de confiance...» Et la phrase, en continuant, retournait vite à l'éloge; mais le mot était dit, le coup était rendu. Napoléon le sentit avec colère, et dès lors il résolut d'éloigner Fontanes de la présidence. L'établissement de l'Université, qui se faisait, en cette même année, sur de larges bases, lui avait déjà paru une occasion naturelle d'y porter Fontanes comme Grand-Maître, et il songea à l'y confiner; car, si courroucé qu'il fût à certains moments, il ne se fâchait jamais avec les hommes que dans la mesure de son intérêt et de l'usage qu'il pouvait faire d'eux. Il dut pourtant, faute du candidat qu'il voulait lui substituer[138], le subir encore comme président du Corps législatif durant toute l'année 1809. Fontanes, toujours président et déjà Grand-Maître, semblait cumuler toutes les dignités, et il était pourtant en disgrâce positive.

Note 137:[ (retour) ]

Mais il faut donner le texte même, l'incomparable texte de cette Note insérée au Moniteur du 15 décembre 1808, et qui résume, comme une charte, toute la théorie politique de l'Empire:

Plusieurs de nos journaux ont imprimé que S. M. l'Impératrice, dans sa réponse à la députation au Corps législatif, avait dit qu'elle était bien aise de voir que le premier sentiment de l'Empereur avait été pour le Corps législatif, qui représente la Nation.

«S. M. l'Impératrice n'a point dit cela: elle connaît trop bien nos Constitutions, elle sait trop bien que le premier représentant de la Nation, c'est l'Empereur; car tout pouvoir vient de Dieu et de la Nation.

«Dans l'ordre de nos Constitutions, après l'Empereur est le Sénat; après le Sénat, est le Conseil d'État; après le Conseil d'État, est le Corps législatif; après le Corps législatif, viennent chaque tribunal et fonctionnaire public dans l'ordre de ses attributions; car, s'il y avait dans nos Constitutions un Corps représentant la Nation, ce Corps serait souverain; les autres ne seraient rien, et ses volontés seraient tout.

«La Convention, même le Corps législatif (l'Assemblée législative), ont été représentants. Telles étaient nos Constitutions alors. Aussi le Président disputa-t-il le fauteuil au Roi, se fondant sur ce principe, que le Président de l'Assemblée de la Nation était avant les Autorités de la Nation. Nos malheurs sont venus en partie de cette exagération d'idées. Ce serait une prétention chimérique, et même criminelle, que de vouloir représenter la Nation avant l'Empereur.

«Le Corps législatif, improprement appelé de ce nom, devrait être appelé Conseil législatif, puisqu'il n'a pas la faculté de faire les lois, n'en ayant pas la proposition. Le Conseil législatif est donc la réunion des mandataires des Collèges électoraux. On les appelle députés des départements, parce qu'ils sont nommés par les départements....»

Le reste de la Note ne fait que ressasser les mêmes idées, la même logique, et dans le même ton. Cet injurieux bulletin arriva à travers le vote de je ne sais quelle loi fort innocente (une portion du Code d'instruction criminelle, je crois), qui essuya du coup plus de quatre-vingts boules noires; ce qui, de mémoire de Corps législatif, ne s'était guère vu.

Note 138:[ (retour) ] M. de Montesquiou, qui ne fut nommé qu'en 1810.

Il s'y croyait autant et plus que jamais, lorsque, dans l'automne de 1809, une lettre du maréchal Duroc lui notifia que l'Empereur l'avait désigné pour le voyage de Fontainebleau; c'était, à une certaine politesse près, comme les Fontainebleau et les Marly de Louis XIV, et le plus précieux signe de la faveur souveraine. Il se rendit à l'ordre, et, dans la galerie du château, après le défilé d'usage, l'Empereur, repassant devant lui, lui dit: Restez; et quand ils furent seuls, il continua: «Il y a longtemps que je vous boude, vous avez dû vous en apercevoir; j'avais bien raison.» Et comme Fontanes s'inclinait en silence, et de l'air de ne pas savoir: «Quoi! vous m'avez donné un soufflet à la face de l'Europe, et sans que je pusse m'en fâcher... Mais je ne vous en veux plus;... c'est fini.»

Durant cette année 1809, Fontanes, comme Grand-Maître, avait eu à lutter contre toutes sortes de difficultés et de dégoûts: de perpétuels conflits, soit avec le ministre de l'intérieur, duquel il se voulait indépendant, soit avec Fourcroy, resté directeur de l'instruction publique, et qui ne pouvait se faire à l'idée d'abdiquer, allaient rendre intolérable une situation dans laquelle la bienveillance impériale ne l'entourait plus. Il offrait vivement sa démission: «D'un côté, écrivait-il, je vois un ministre qui surveille l'instruction publique, de l'autre un conseiller d'État qui la dirige; je cherche la place du Grand-Maître, et je ne la trouve pas.» Il récidiva cette offre pressante de démission jusqu'à trois fois. La troisième (c'était sans doute après le voyage de Fontainebleau), l'Empereur lui dit: «Je n'en veux pas, de votre démission; s'il y a quelque chose à faire, exposez-le-moi dans un mémoire; j'en prendrai connaissance moi-même; j'y répondrai.» La rentrée ouverte de Fontanes dans les bonnes grâces du chef aplanit dès lors beaucoup de choses.

Dès septembre 1808, et aussitôt qu'il avait été nommé Grand-Maître, Fontanes avait songé à faire de l'Université l'asile de bien des hommes honorables et instruits, battus par la Révolution, soit membres du clergé, soit débris des anciens Ordres, des Oratoriens, par exemple, pour lesquels il avait conservé une haute idée et une profonde reconnaissance. Ces noms, suivant lui (et il les présentait de la sorte à l'Empereur), étaient des garanties pour les familles, des indications manifestes de l'esprit social et religieux qu'il s'agissait de restaurer. A cette idée générale se joignait chez lui une inspiration de bonté et d'obligeance infinie pour les personnes, qui faisait dans le détail sa direction la plus ordinaire. Il penchait donc pour un Conseil de l'Université très-nombreux, et il aurait voulu tout d'abord en remplir les places avec des noms que désignaient d'autres services. Ce n'était pas l'avis de l'Empereur, toujours positif et spécial. Nous possédons là-dessus une précieuse Note, qui rend les paroles mêmes prononcées par Napoléon dans une conversation avec M. de Fontanes à Saint-Cloud, le lundi 19 septembre 1808: nous la reproduisons religieusement. Patience! Le côté particulier de la question va vite s'agrandir en même temps que se creuser sous son coup d'oeil. Ce n'est pas seulement de l'administration en grand, c'est de la nature humaine éclairée par un Machiavel ou un La Rochefoucauld empereur.