Note 140:[ (retour) ] M. Arnault, conseiller de l'Université et à la fois secrétaire du Conseil, fut à même de desservir de très-près le Grand-Maître et de prêter secours sous main à la résistance de Fourcroy. Il faut dire pourtant que, dans les Cent-Jours, devenu président du Conseil, il se conduisit bien et avec égards pour les amis de M. de Fontanes dans l'Université. Il a parlé de lui, un peu du bout des lèvres, mais avec convenance, dans ses Souvenirs d'un Sexagénaire, tome I, pages 291-292.
Un jour, à propos des choix trop religieux et royalistes de M. de Fontanes dans l'Université, l'Empereur le traita un peu rudement devant témoins, comme c'était sa tactique, puis il le retint seul et lui dit en changeant de ton: «Votre tort, c'est d'être trop pressé; vous allez trop vite; moi, je suis obligé de parler ainsi pour ces régicides qui m'entourent. Tenez, ce matin, j'ai vu mon architecte; il est venu me proposer le plan du Temple de la Gloire. Est-ce que vous croyez que je veux faire un Temple de la Gloire...? dans Paris?... Non, je veux une église, et dans cette église il y aura une chapelle expiatoire, et l'on y déposera les restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Mais il me faut du temps, à cause de ces gens (il disait un autre mot) qui m'entourent.» Je donne les paroles: les prendra-t-on maintenant pour sincères? La politique de Bonaparte était là: tenir en échec les uns par les autres. Le dos tourné à Berlier et au côté de la Révolution, il jetait ceci à l'adresse de Fontanes et des monarchiens.
En 1811, dans cet intervalle de paix, il s'occupa beaucoup d'Université. Un jour, dans un conseil présidé par l'Empereur, Fontanes, en présence de conseillers d'État qu'il jugeait hostiles, eut une prise avec Régnault de Saint-Jean-d'Angély, et il s'emporta jusqu'à briser une écritoire sur la table du conseil. L'Empereur le congédia immédiatement: il rentra chez lui, se jugeant perdu et songeant déjà à Vincennes. La soirée se passa en famille dans des transes extrêmes, dont on n'a plus idée sous les gouvernements constitutionnels. Mais, fort avant dans la soirée, l'Empereur le fit mander et lui dit en l'accueillant d'un air tout aimable: «Vous êtes un peu vif, mais vous n'êtes pas un méchant homme.»—Il se plaisait beaucoup à la conversation de Fontanes, et il lui avait donné les petites entrées. Trois fois par semaine, le soir, Fontanes allait causer aux Tuileries. Au retour dans sa famille, quand il racontait la soirée de tout à l'heure, sa conversation si nette, si pleine de verve, s'animait encore d'un plus vif éclat[141]. Il ne pouvait s'empêcher pourtant de trouver, à travers son admiration, que, dans le potentat de génie, perçait toujours au fond le soldat qui trône, et il en revenait par comparaison dans son coeur à ses rêves de Louis XIV et du bon Henri, au souvenir de ces vieux rois qu'il disait formés d'un sang généreux et doux.
Note 141:[ (retour) ] L'Empereur, dans ces libres entretiens, aimait fort à parler littérature, théâtre, et il attaquait volontiers Fontanes sur ces points. Un jour qu'on vantait Talma dans un rôle: «Qu'en pense Fontanes? dit l'Empereur; il est pour les anciens, lui!»—«Sire, repartit le spirituel contradicteur, Alexandre, Annibal et César ont été remplacés, mais Le Kain ne l'est pas.» Cette sévérité pour Talma est caractéristique ehez Fontanes, et tient à l'ensemble de ses jugements; il ne voulait pas qu'on brisât trop le vers tragique, non plus que les allées des jardins. Il avait vu Le Kain dans sa première jeunesse, et en avait gardé une impression incomparable. Il convenait pourtant que, dans l'Oreste et l'Oedipe de Voltaire, Talma était supérieur à Le Kain; ce qui, de sa part, devenait le suprême aveu. Faut-il ajouter qu'il en voulait à Talma d'être l'objet de je ne sais quelle, phrase de madame de Staël, où elle disait qu'il avait dans les yeux l'apothéose du regard? Et puis Talma s'est beaucoup varié sur les dernières années, et a grandi dans des rôles modernes. M. de Fontanes, qui s'en tenait aux anciens, s'irritait surtout qu'on en vînt à causer comme de la prose le beau vers racinien un peu chanté.—Souvent, dans ces conversations du soir, l'Empereur indiquait à Fontanes et développait à plaisir d'étonnants canevas de tragédies historiques; le poëte en sortait tout rempli.
Ce que nous tâchons là de saisir et d'exprimer dans son mélange en pur esprit de vérité, ce que Napoléon tout le premier sentait et rendait si parfaitement lorsqu'il écrivait de Fontanes à M. de Bassano: «Il veut de la royauté, mais pas la nôtre: il aime Louis XIV et ne fait que consentir à nous,» la suite des vers qu'on possède aujourd'hui le dit et l'achève mieux que nous ne pourrions. Car le haut dignitaire de l'Empire ne cessa jamais d'être poëte, et comme ce berger à la cour, que la fable a chanté, et à qui il se compare, il eut toujours sa musette cachée pour confidente. Eh bien! qu'on lise, qu'on se laisse faire! l'explication, l'excuse naturelle naîtra. Dans ses vers, si les griefs exprimés contre Bonaparte restèrent secrets, les éloges, prodigués tout à côté, ne devinrent pas publics. S'il se garda bien de divulguer l'Ode au Duc d'Enghien, il s'abstint aussi de publier l'Ode sur les Embellissements de Paris. C'est une consolation pour ceux qui jugent les éloges de ses discours exagérés, de les retrouver dans ses poésies, où ils ont certes deux caractères parfaitement nobles, la conviction et le secret. Fontanes, sous son manteau d'orateur impérial, n'était pas une nature de courtisan et de flatteur, comme on l'a tant cru et dit. Un jour, l'Empereur lui demandait de lui réciter des vers, il désirait la pièce sur les Embellissements de Paris dont il avait entendu parler: Fontanes lui récita des vers de la Grèce sauvée qui étaient plutôt républicains.—Un affidé de l'Empereur vint un jour et lui dit: «Vous ne publiez rien depuis longtemps, publiez donc des vers, des vers où il soit question de l'Empereur: il vous en saurait gré, il vous enverrait 100,000 francs, je gage!» Ces sortes de gratifications étaient d'usage sous l'Empire, et elles ne venaient jamais hors de propos à cause des frais énormes de représentation qui absorbaient les plus gros appointements. Fontanes raconta l'insinuation à une personne amie, qui lui dit: «Vous pourriez publier les vers sur les Embellissements de Paris; ils sont faits, et l'éloge porte juste.»—«Oh! je m'en garderais bien, s'écria-t-il en se frottant les mains comme un enfant; ils seraient trop heureux dans les journaux de pouvoir tomber sur le Grand-Maître en une occasion qui leur serait permise!»—Il ne publia donc pas les Embellissements de Paris, mais il fit imprimer les Stances à M. de Chateaubriand, lequel était peu en agréable odeur[142].
Note 142:[ (retour) ] Lors du fameux discours de réception que M. de Chateaubriand ne put prononcer à l'Académie, la contenance de Fontanes fut d'un ami ferme et fidèle. On peut lire, au tome II du Mémorial de Sainte-Hélène, la scène dont il fut l'objet à cette occasion, car c'est de lui qu'il s'agit, bien qu'on ne le nomme pas. Dans la suite du Mémorial, l'auteur a jugé à propos d'en venir à l'injure; mais, comme preuve, il ne trouve à citer qu'un trait généreux. Esménard, qui avait eu, disait-on, de graves torts envers Fontanes, visait à l'Académie. Un académicien ami court chez celui qu'on croyait offensé pour s'assurer du fait, déclarant qu'en ce cas Esménard n'aurait pas sa voix: «Tout ce que je puis vous dire, c'est que je lui donne la mienne,» répondit Fontanes. Il a plu à l'auteur du Mémorial de voir là-dedans une preuve de servilité: «On peut juger de cet homme, dit-il, par le fait suivant. «A la bonne heure!—Pour compléter cet ensemble des relations de Fontanes avec l'Empereur, il y aurait encore à relever les divers traits honorables que M. le chevalier Artaud a consignés avec un zèle d'admirateur et d'ami dans son Histoire de Pie VII, les courageux et persévérants conseils qui poussaient à restaurer civilement la religion, et à honorer ses ministres devant les peuples; ce mot a échappé à Napoléon dans l'affaire du Sacre: «Il n'y a que vous ici qui ayez le sens commun.» Oserons-nous croire pourtant avec M. Artaud (tome II, page 391) que l'ode sur l'Enlèvement du Pape ait été lue à l'Empereur? Il ne faut exagérer dans aucun sens.
Au milieu des affaires et de tant de soins, Fontanes pensait toujours aux vers; la paresse chez lui, en partie réelle, était aussi, en partie, une réponse commode et un prétexte: il travaillait là-dessous. A diverses reprises, avant ses grandeurs, il avait songé à recueillir et à publier ses oeuvres éparses; il s'en était occupé en 89, en 96, et de nouveau en 1800. Les volumes même ont été vus alors tout imprimés entre ses mains; mais un scrupule le saisit: il les retint, puis les fit détruire. Si ce fut par pressentiment de sa fortune politique, bien lui en prit. Il n'eût peut-être jamais été Grand-Maître, s'il eût paru poëte autant qu'il l'était. Son beau nom littéraire le servit mieux, sans trop de pièces à l'appui.
Son poëme de la Grèce sauvée, qu'il avait poussé si vivement durant les années de la proscription, ne lui tenait pas moins à coeur dans les embarras de sa vie nouvelle. Forcé de renoncer à une gloire poétique plus prochaine par des publications courantes, il se rejetait en imagination vers la grande gloire, vers la haute palme des Virgile et des Homère, et y fondait son recours. Il parlait sans cesse, dans l'intimité, de ce poëme qu'il avait fait, presque fait, disait-il;—qu'il faisait toujours! Il en hasardait parfois des fragments à l'Institut. Il en expliquait à ses amis le plan, par malheur trop peu fixé dans leur mémoire. Une fois, après avoir passé six semaines presque sans interruption à Courbevoie, il écrivit à une personne amie d'y venir, si elle avait un moment: celle-ci accourut. Fontanes lui lut un chant tout entier terminé. Comme c'était au matin et qu'il n'était ni coiffé ni poudré, sa tête parut plus dépouillée de cheveux, et on le lui dit: «Oh! répondit Fontanes, j'en ai encore perdu depuis quinze jours; quand je travaille, ma tête fume!» Contraste à relever entre ce feu poétique ardent et ce que de loin on s'est figuré de la veine pure et un peu froide de Fontanes!—Fontanes avait l'imagination vive, ardente, primesautière, sous son talent poétique élégant, comme, sous son habileté d'orateur et sa dignité de représentation, il avait une inexpérience d'enfant en beaucoup de choses, une vraie bonhomie et candeur et mène brusquerie de caractère, le contraire du compassé, comme encore il avait de l'épicurien tout à côté de son respect religieux et de son affection chrétienne; il était plein de ces contrastes, le tout formant quelque chose de naïf et de bien sincère.
En composant il n'écrivait jamais; il attendait que l'oeuvre poétique fût achevée et parachevée dans sa tête, et encore il la retenait ainsi en perfection sans la confier au papier. Ses brouillons, quand il s'y décidait, restaient informes, et ce qu'on a de manuscrits n'est le plus souvent qu'une dictée faite par lui à des amis, et sur leur instante prière; plusieurs de ses ouvrages n'ont jamais été écrits de sa main. Je ne connaissais Fontanes que d'après les quelques vers d'ordinaire reproduits, et je me rappelle encore mon impression étonnée lorsque j'entendis, pour la première fois, ses odes inédites et d'éloquentes tirades de la Grèce sauvée, récitées de mémoire, après des années, par une bouche amie et admiratrice, comme par un rhapsode passionné. Cette dernière tentative des épopées classiques élégantes et polies m'arrivait oralement et toute vive, un peu comme s'il se fût agi, avant Pisistrate, d'un antique chant d'Homère.
On s'explique pourtant ainsi comment il a dû se perdre bien des portions de la Grèce sauvée. Et puis, dans son imagination volontiers riante et prompte, Fontanes se figurait peut-être en avoir achevé plus de chants qu'il n'en tenait en effet. La manière de travailler, dans l'école classique, ressemblait assez, il faut le dire, à la toile de Pénélope: on défaisait, on refaisait sans cesse; on s'attardait, on s'oubliait aux variantes, au lieu de pousser en avant. On a réparé cela depuis: les immenses poèmes humanitaires gagnent aujourd'hui de vitesse les simples odes d'autrefois. Quoique les idées sur l'épopée proprement dite et régulière aient fort mûri dans ces derniers temps, et quoique le résultat le plus net de tant de dissertations et d'études soit apparemment qu'il n'en faut plus faire, on a fort à regretter que Fontanes n'ait pas donné son dernier mot dans ce genre épique virgilien. Les beautés mâles et chastes qui marquent son second chant sur Sparte et Léonidas, les beautés mythologiques, mystiques et magnifiquement religieuses du huitième chant, sur l'initiation de Thémistocle aux fêtes d'Éleusis, se seraient reproduites et variées en plus d'un endroit. Mais, telle qu'elle est, cette époque inachevée renouvelle le sort et le naufrage de tant d'autres. Elle est allée rejoindre, dans les limbes littéraires, les poèmes persiques de Simonide de Céos, de Choerilus de Samos [143]. De longue main, Eschyle, dans ses Perses, y a pourvu: c'est lui qui a fait là, une fois pour toutes, l'épopée de Salamine.