«Le poison agit avec une promptitude foudroyante. Ce fut d'abord une violente secousse de tout le corps, puis des mouvements convulsifs effrayants. Il entr'ouvrit les yeux, agita les lèvres; mais il ne proféra pas un son. Je redoutais des vomissements: il n'y en eut point. Quatre ou cinq minutes après il ne remuait déjà plus. Je m'approchai. Il était sans pouls et sans respiration; une sueur visqueuse lui couvrait la peau; les muscles de la face étaient affaissés. Je le croyais déjà mort, quand il s'agita de nouveau convulsivement. Mais c'étaient les derniers efforts de son agonie. La rigidité des membres m'avertit bientôt qu'il n'était plus réellement qu'un cadavre.
«Avec une terreur combattue par la cupidité, je songeai alors à explorer les vêtements de Thillard. Je m'imaginai, je ne sais pourquoi, que l'argent était dans sa valise. En cherchant la clef de cette valise dans l'un de ses goussets, je mis la main sur une superbe montre et sur un porte-monnaie plein d'or. Je laissai la montre en place et me bornai à soustraire quelques pièces d'or du porte-monnaie. Je procédai à l'inspection de la valise: à mon grand désappointement, elle ne renfermait que du linge. Je dis à Rosalie de la remettre dans l'état où elle était d'abord. Pendant ce temps, je fouillai scrupuleusement les autres poches de ma victime. Celles de côté du pardessus ne contenaient qu'un passeport et des lettres, au nombre desquelles je trouvai celle à madame de Tranchant et le paquet à l'adresse de cette même femme. Je remis le tout dans la poche, à l'exception, de ces deux dernières pièces, dont je voulais prendre connaissance. Il me parut prudent de m'approprier une partie de la monnaie blanche qui garnissait les poches du pantalon. En attendant, je ne trouvais toujours pas ce que je cherchais. Mais, au moment même où je commençais à être effrayé du peu de valeur de mes trouvailles, je sentis sous mes doigts, dans la poche de côté du vêtement de dessous, un portefeuille bourré de papiers.
«En guise de rideaux, devant l'ouverture oblongue par où nous venait la lumière, nous avions coutume, le soir d'appendre une partie de nos haillons. Mon premier souci fut de tourner les yeux vers cette sorte de fenêtre et de me convaincre qu'on ne pouvait pas nous apercevoir du dehors. Je posai ensuite le portefeuille sur la table, j'en approchai la chandelle dont j'écartelai la mèche pour y mieux voir, puis je m'assis. Rosalie vint s'asseoir à côté de moi. Il ne semblait pas qu'il fut vain de la mettre en garde contre une émotion trop vive, précaution dont moi-même j'avais grand besoin. J'ouvris le portefeuille. A la première chose que j'en tirai, nous suffoquâmes de joie, ou mieux, nous faillîmes mourir sur le coup; car cette première chose se trouva être une liasse de billets de banque. «Ah! enfin! ah! enfin!» répétâmes-nous pendant dix minutes, d'une voix entrecoupée.
«Bientôt plus calmes, nous nous donnâmes la jouissance de compter les billets un à un. Nous n'en finissions pas: il y en avait trois cents, TROIS CENT MILLE FRANCS!… Rosalie était d'avis de tout garder. Cela ne cadrait point avec mes combinaisons. A l'immense convoitise qui m'envahissait se mêlait une certaine prudence. Des trois cents billets, j'en détachai cent que je serrai précieusement dans le portefeuille, lequel portefeuille je replaçai non moins précieusement dans la poche où je l'avais tiré. Je bouclai ensuite la valise….
«Mais qu'allons-nous en faire?» me dit tout à coup Rosalie qui, un moment, avait oublié Thillard. «Sois calme, lui répondis-je. Occupe-toi seulement à mettre en sûreté ces billets dans la doublure de ta robe ou de tes jupons….»
«Dans la préméditation du crime, toutes les circonstances qui me favorisaient m'avaient frappé d'un seul coup, et bien avant même de faire un cadavre de l'agent de change, j'avais entrevu combien il me serait facile de m'en débarrasser. Au préalable, je sortis pour tâter les lieux. Le brouillard ne discontinuait pas d'étendre aux alentours son voile impénétrable. J'étais à deux pas du Pont-Rouge. De borne en borne, je me glissai jusqu'à la Seine. J'écoutai. Le silence n'était pas moins profond que les ténèbres n'étaient épaisses. L'eau seule, dans sa course, bruissait et chantait sa psalmodie monotone et sinistre….
«De retour à la maison, après m'être déchaussé, car j'étais résolu à sortir pieds nus, j'enveloppai Thillard et sa valise dans les plis de son manteau. Déjà d'une force herculéenne, surexcité en outre au point d'ébranler une montagne, je soulevai l'agent de change dans mes bras comme j'eusse fait d'un mannequin d'osier. Sur mon ordre, Rosalie éteignit la lumière et alla m'ouvrir la porte….
«Chargé de mon fardeau, je marchai à pas de loup, lentement, sûrement vers le pont. Quoi que j'en eusse, je sentais la sueur ruisseler sur mon visage. Pour surcroît de terreur, je ne fus pas plutôt engagé sur la passerelle, que les oscillations du tablier me firent croire que des gens venaient à ma rencontre. Une telle sensation n'est pas exprimable. J'eus la pensée de retourner sur mes pas…. Dans ma courte halte, le pont cessa de vaciller. Retenant mon souffle, j'avançai alors doucement, mais si doucement que le pont n'oscillait plus; je parvins ainsi jusqu'à l'endroit où le pied de la balustrade est tangent à la courbe des chaînes en fer. Là, je m'arrêtai; puis, je prêtai l'oreille. Des fantômes dansaient dans mes yeux; une harmonie infernale emplissait ma tête. Il me tardait d'avoir fini. J'élevai le corps à hauteur d'homme, je le tins suspendu quelques secondes au-dessus du fleuve, puis je l'y laissai choir. Un bruit sourd retentit; des éclaboussures jaillirent à droite, à gauche, en avant, en arrière. Ce fut tout. En même temps, je devenais un autre homme. Je sentais au dedans de moi-même renaître une assurance imperturbable; ma poitrine n'était déjà plus assez large pour contenir la volupté qui l'envahissait; je me considérais intérieurement avec orgueil, et croisant les bras, je regardais le ciel noir d'un air de défi et de dédain suprême.
«Mais que cette exaltation était vaine et qu'il fallait peu de chose pour l'éteindre! Cette nuit même, comme je poussais notre porte, que j'avais recommandé à Rosalie de laisser entr'ouverte, j'éprouvai une résistance imprévue. Par l'entre-bâillement, j'appelai Rosalie à voix basse. Point de réponse. Étouffant d'inquiétude, je réunis toutes mes forces, et je parvins à entrer. A terre, près de la porte, en travers, gisait la malheureuse Rosalie sans connaissance. Elle ne revint à elle que pour battre la campagne et me faire craindre qu'elle ne fût devenue folle. Ce n'était que le délire de la fièvre….»