Jeudi, 9 Décembre 1852.
La personne pour qui ces vers ont été faits, qu'ils lui plaisent ou qu'ils lui déplaisent, quand même ils lui paraîtraient tout à fait ridicules, est bien humblement suppliée de ne les montrer à personne. Les sentiments profonds ont une pudeur qui ne veut pas être violée. L'absence de signature n'est-elle pas un symptôme de cette invincible pudeur? Celui qui a fait ces vers, dans un de ces états de rêverie où le jette souvent l'image de celle qui en est l'objet, l'a bien vivement aimée, sans jamais le lui dire, et conservera toujours pour elle la plus tendre sympathie.
À UNE FEMME TROP GAIE
Ta tête, ton geste et ton air
Sont beaux comme un beau paysage.
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Versailles, 3 Mai 1853.
A A ***.
Ange plein de gaité, connaissez-vous l'angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis.
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Lundi, 9 Mai 1853.
Vraiment, Madame, je vous demande mille pardons pour cette imbécile rimaillerie anonyme, qui sent horriblement l'enfantillage, mais qu'y faire? Je suis égoïste comme les enfants et les malades. Je pense aux personnes aimées, quand je souffre. Généralement, je pense à vous en vers, et, quand les vers sont faits, je ne sais pas résister à l'envie de les faire voir à la personne qui en est l'objet.—En même temps, je me cache, comme quelqu'un qui a une peur extrême du ridicule.—N'y a-t-il pas quelque chose d'essentiellement comique dans l'amour?—particulièrement pour ceux qui n'en sont pas atteints.
Mais je vous jure que c'est bien la dernière fois que je m'expose; et, si mon ardente amitié pour vous dure aussi longtemps encore qu'elle a déjà duré, avant que je vous aie dit un mot, nous serons vieux tous les deux.