Jeudi, 16 février 1854.

J'ignore ce que les femmes pensent des adorations dont elles sont quelquefois l'objet. Certaines gens prétendent qu'elles doivent les trouver tout à fait naturelles, et d'autres, qu'elles en doivent rire. Ils ne les supposent donc que vaniteuses, ou cyniques. Pour moi, il me semble que les âmes bien faites ne peuvent être que fières et heureuses de leur action bienfaitrice. Je rie sais si jamais cette douceur suprême me sera accordée de vous entretenir moi-même de la puissance que vous avez acquise sur moi et de l'irradiation perpétuelle que votre image crée dans mon cerveau. Je suis simplement heureux, pour le moment présent, de vous jurer de nouveau que jamais amour ne fut plus désintéressé, plus idéal, plus pénétré de respect, que celui que je nourris secrètement pour vous, et que je cacherai toujours avec le soin que ce tendre respect me commande.

Que diras-tu, ce soir, pauvre âme solitaire,
Que diras-tu, mon cœur, cœur autrefois flétri,
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Lundi, 8 Mai 1854.

Il y a bien longtemps. Madame, bien longtemps que ces vers sont écrits.—Toujours la même déplorable habitude, la rêverie et l'anonyme.—Est-ce la honte de ce ridicule anonyme, est-ce la crainte que les vers ne soient mauvais et que l'habileté n'ait pas répondu à la hauteur des sentiments, qui m'ont rendu, cette fois, si hésitant et si timide?—Je n'en sais rien du tout.—J'ai si peur de vous que je vous ai toujours caché mon nom, pensant qu'une adoration anonyme,—ridicule évidemment pour toutes les brutes matérielles mondaines que nous pourrions consulter à ce sujet,—était après tout à peu près innocente,—ne pouvait rien troubler, rien déranger, et était infiniment supérieure en moralité à une poursuite niaise, vaniteuse, à une attaque directe contre une femme qui a ses affections placées—et peut-être ses devoirs. N'êtes-vous pas,—et je le dis avec un peu d'orgueil,—non seulement une des plus aimées,—mais aussi la plus profondément respectée de toutes les créatures?—Je veux vous en donner une preuve.—Riez-en, beaucoup, si cela vous amuse,—mais n'en parlez pas.—Ne trouvez-vous pas naturel, simple, humain, que l'homme bien épris haïsse l'amant heureux, le possesseur?—Qu'il le trouve inférieur, choquant?—Eh bien, il y a quelque temps, le hasard m'a fait rencontrer, celui-là;—comment vous exprimerai-je,—sans comique, sans faire rire votre méchante figure, toujours pleine de gaieté,—combien j'ai été heureux de trouver un homme aimable, un homme qui pût vous plaire.—Mon Dieu! tant de subtilités n'accusent-elles pas la déraison?—Pour en finir, pour vous expliquer mes silences et mes ardeurs, ardeurs presque religieuses, je vous dirai que quand mon être est roulé dans le noir de as méchanceté et de sa sottise naturelles, il rêve profondément de nous. De cette rêverie excitante et purifiante naît généralement un accident heureux.—Vous êtes pour moi non seulement la plus attrapante des femmes, de toutes les femmes, mais encore la plus chère et ta plus précieuse des superstitions.—Je suis un égoïste, je me sers de vous.—Voici mon malheureux torche-cul.—Combien je serais heureux si je pouvais être certain que ces hautes conceptions de l'amour ont quelque chance d'être bien accueillies dam un coin secret de votre adorable pensée! Je ne le saurai jamais.

À la très chère, à la très belle.
Qui remplit mon cœur de clarté,
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Pardonne-moi, je ne vous en demande pas plus.

Mardi, 18 Août 1857.

Chère Madame,

Vous n'avez pas cru un seul instant, n'est-ce pas? que j'aie pu vous oublier. Je vous ai, dès la publication, réservé un exemplaire de choix, et, s'il est revêtu d'un habit si indigne de vous, ce n'est pas ma faute, celle de mon relieur, à qui j'avais commandé quelque chose de beaucoup plus spirituel.