Et pourtant qu'il l'aime, dans cette haine amoureuse! Il a voulu oublier l'amertume de son cœur dans des passades érotiques; sur d'autres bouches, il a voulu boire ce vin de Bohême qui l'enivrait. L'oubli n'est plus possible et il n'est plus qu'une bouche pour y boire, au bord des dents, le ciel liquide. Alors, des reprises éperdues, de nouvelles étreintes où les corps craquent et l'esprit se détraque. Elle est si belle, sa gorge triomphante qui s'avance et qui pouse la moire; et il en ouvre les panneaux bombés et clairs, comme d'une armoire, armoire à doux secrets, pleine de bonne choses, de vins, de parfums, de liqueurs, qui font délirer les cerveaux et les cœurs. Ses nobles jambes tourmentent les désirs obscurs, les agacent. Ses bras sont des boas luisants pour serrer l'amant dans son cœur, pour l'y imprimer. Son cou large et rond! Ses épaules grasses! Ses hanches sont amoureuses de son dos et de ses seins. Et puis, elle sait la caresse qui fait revivre les morts. Et le charme toujours étrange de sa tête qui se pavane en triomphe! Toute l'Enfance et toute la Maturité! Et les baisers gourmands, et les ivresses sensuelles! C'est que cette femme est vraiment un sphinx. Il adore les senteurs fauves de ses lourds cheveux et les parfums de fourrure de sa jeunesse. Tout d'elle lui est un plaisir, la mollesse de son balancement, la cadence de son abandon, la souplesse de son corps qui frissonne sus les caresses du linge; jusqu'aux lenteurs et aux brusqueries de ses mouvements, son allure orientale et sa grâce enfantine de singe. Et toujours encore le désir d'incarner son Premier Rêve, son Grand Rêve, de partir pour la Terre Promise, seulement promise, aux pauvres rêveurs; quand tu vas balayant l'air de ta jupe large, tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large, chargé de toile, et va, roulant suivant un rythme doux, et paresseux, et lent. Mais le beau navire s'est ancré dans l'ignominie de la vase et de la boue des végétations chanceuses l'immobilisent dans l'impuissance de partir quelque jour. Cette fois, enfin, c'est bien la vie qui meurt, toute la Beauté de la vie et des illusions édéniques. Où sont les parfums enivrants des fleurs disparues? Où sont les couleurs féeriques des anciens soleils couchants?

Une désespérance, comme le monde n'en avait jamais entendu et dont l'écho pleurera par delà les siècles les plus lointains, l'envahit corps et âme. Il marche ainsi qu'un fantôme; les excès du haschisch, les traîtrises du laudanum, aussi quelque maladie d'amour qui puise et qui épuise ont métamorphosé le dandy qui donnait le ton aux élégances, Byron, Brummel, Shéridan. Il n'est plus que l'ombre d'Hamlet, le regard indécis, les cheveux au vent. Sa bouche se détracte en un rictus d'ironie et ses yeux éteints ne reflètent plus que des doutes et des scepticismes. Regrets, Spasmes, Peines, Angoisses, Colères, Névroses, tout le démoniaque cortège danse la sarabande dans son sein meurtri. Cuisinier funèbre, il s'amuse à faire bouillir son cœur, pour le manger. Il court au Sabbat du Plaisir, pour de l'oubli, quelques minutes. Bastringues, Bouis-Bouis et Caboulots. Le chant des violons et la flamme des bougies ne peuvent chasser son cauchemar. Il court aux tripots, lui, le buveur de quintessences, lui, le buveur d'ambroisie, non par distraction, non par plaisir, mais pour envier la funèbre gaieté des vieilles courtisanes maquillées, aux lèvres sans couleur, aux mâchoires édentées, qui minaudent autour des tapis verts ou trafiquent leurs masques de beauté. Il fréquente les bayadères sans nez, les femmes galantes, les gouges, dans les bouges. La ronde des femmes damnées (vierges, démons, monstres, martyres aux mornes douleurs, aux soifs inassouvies; ces chercheuses d'infini, mystiques ou voluptueuses, ses pauvres sœurs) tourne, tourne en folie dans son imagination hyperesthésiée. Il chante les terribles plaisirs et les affreuses douceurs de la Débauche et de la Mort, les deux bonnes filles qui l'hospitalisent sous les charmilles des tombeaux et des lupanars. Dans l'Île aux myrtes verts où la Prêtresse de l'Amour entrebâillait sa robe aux brises passagères et adorait Cythère par les secrètes chaleurs de son corps embrasé, il ne trouve plus qu'un gibet à trois branches, où pend son image; et des oiseaux sauvages plantent leur bec impur dans tous les coins sanglants de sa pourriture... Ah! Seigneur, donnez-moi la force et le courage de contempler mon cœur et mon corps sans dégoût.

Puis, il se passionne pour les gravures de Réthel qui symbolisent son désespoir et ses ricanements. Il voit s'ébranler la danse macabre de tous ces cadavres vernissés, les Antinoüs flétris, les baladins du troisième sexe, les dandys à face glabre. Comme il a dépouillé son cœur et sa fierté près de sa maîtresse orientale, il prend un plaisir maudit à dépouiller l'humanité de ses oripeaux élégants et parfumés; l'ivresse des sens s'est dissipée, et son goût le plus cher, c'est partout d'imaginer un grand squelette qui chante l'hymne de la faute originelle. Et une indicible angoisse me griffe à la peau et au cœur, ces matins blancs d'automne triste, à regarder ces gravures allemandes où les doigts énervés de Baudelaire ont laissé leur empreinte, de les avoir si souvent feuilletées pour remâcher sa douleur, pour repaître sa fièvre. Toutes ces choses du tombeau, tous ces troupeaux mortels d'immortels, ces armatures humaines qui crient la vanité des vanités et toutes les vanités, respirent le plus pénétrant désespoir, ainsi que les fleurs du Sorcier, sur les hauteurs du Brocken. Des ailes de corbeau effleurent le silence. L'Amour est assis sur le crâne de l'humanité et de sa bouche cruelle il éparpille en l'air sa cervelle, son sang et sa chair.

Enfin, le désespoir suprême et l'invocation satanique: «O Satan, prends pitié de ma misère... Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des filles le culte de la plaie et l'amour des guenilles.» Enfin, la Prière à la Mort qui console et qui fait vivre, la Mort, le but de la vie, le seul espoir, la Mort, cet élixir qui nous enivre et nous donne le cœur de marcher jusqu'au soir.—Arrêtez, vous qui passez par la route, et dites-moi donc s'il est une douleur si grande, dites-moi donc s'il est un amour plus agité et plus tordu. Et voyez comme il a souffert dans tous les cycles de cet Enfer à y promener sa tristesse et son écœurement, après avoir perdu le Paradis où s'exhalaient des parfums frais comme des chairs d'enfant. Oui, toute l'œuvre rimée de Baudelaire s'explique par l'incantation magique de la Mulâtresse, si vous acceptez de ne croire qu'aux façades; que j'aimerais pourtant mieux que vous ne considériez en ces Enthousiasmes et ces Adorations, ces Prières et ces Extases, ces Tortures et ces Morsures, ces Lamentations et ces Désolations, que le dédoublement de cette dualité indédoublable qui mêlait en l'âme de Baudelaire les principes de vie et les principes de mort. Lui seul, il est la source, lui seul, il est le but; et tous ces espoirs d'un instant, toutes ces désespérances d'une minute, c'étaient les désespérances et les espoirs d'une nature vibrante, sensible à l'excès, et maladive, d'un Poète. Et que si cette liaison noire ne l'eût point enlisé dans l'ornière des désillusions et des dégoûts, tout de même il se serait pris au piège de l'Idéal. Comme l'imagination crée le monde, elle le gouverne. Ce fut l'imagination qui emporta Baudelaire des plus grands enthousiasmes aux plus profondes déceptions. Vraiment, il se souvenait d'une vie antérieure vécue dans les voluptés calmes; vraiment il rêvait le soir des célestes vendanges. Jeanne Duval, toute sa jeunesse de 1841 à 1852, une jeunesse cahotée, capricieuse, oui; mais par subjectivité; elle fut l'incarnation de son âme, le Rêve des lendemains et le souvenir du Passé. Il sait maintenant, au bout de sa douleur, que ce goût de Mort qu'il a sur les lèvres et dans son cœur, c'est le goût de la Vie. Désormais son cœur, meurtri comme une pêche, est mûr, comme son corps, pour le savant amour.

Enfin, ce restera au livre de charité la plus belle œuvre de Baudelaire d'avoir, après l'illusion tombée, conservé la maîtresse de ses débuts. Voici, en effet, que ses vices sournois, la boisson, l'alcool, d'autres, beaucoup d'autres, l'ont presque paralysée. Baudelaire la garde avec lui; jusqu'à sa dernière heure, dans les moments où il se reprend à quelque espoir, il ne rêve plus, cependant son amour est ailleurs, qu'un jour de retrouver l'amitié de sa mère et la petite maisonnette, là-bas, sur la côte de Honfleur, pour bercer sa grande tristesse, sur la plainte des vagues—et aussi de retrouver Jeanne, de lui faire un intérieur charmant, de la distraire, de la guérir, pour quelquefois repartir aux îles parfumées que le soleil caresse. MA MÈRE, JEANNE, LEUR AVENIR, obsession qui torture son esprit. Sur une couverture de Revue, ces deux mots griffonnés en chemin: JEANNE, MA MÈRE. Sur son Carnet intime: «Le salut est dans la bonne minute. Le salut, c'est l'argent, la gloire, la sécurité, la levée du C. J., la vie de Jeanne». Plus loin et souvent: «MA MÈRE, JEANNE ET MOI». Ce n'est plus maintenant de la sensualité, ni de la passion, c'est du devoir, c'est du sacrifice. «Ma chère fille, lui écrit-il, il ne faut pas m'en vouloir si j'ai brusquement quitté Paris sans avoir été te chercher pour te divertir un peu... je te jure que je vais revenir dans quelques jours... Je ne veux pas que tu restes privée d'argent, même un jour... Je vais revenir bientôt et si, comme je le crois, je suis doué de quelque argent, je tâcherai de t'amuser... Ne sors pas sans être accompagnée, par ces chemins glissants...» Elle est aux Batignolles; une vieille domestique la soigne et écrit pour elle; Jeanne Prosper, non plus Jeanne Duval, ne peut déjà plus écrire, la main est morte, en 1859. Baudelaire se prive de tout; il pousse même le renoncement jusqu'à l'impossible; et avec quelle délicatesse il prie son généreux tuteur et ami, le brave M. Ancelle, d'avancer des sommes à Jeanne: «Surtout, je vous supplie de ne pas lui faire la moindre plaisanterie ou la moindre allusion sur ses misères antécédentes... Je crois que cette malheureuse Jeanne devient aveugle...» Elle est à l'hospice Dubois, au faubourg Saint-Denis; ses 34 printemps sont 34 hivers; une pauvre infirme; Baudelaire paie sa pension, irrégulièrement; on menace de mettre la paralytique à la porte; Baudelaire va jusqu'aux derniers sacrifices, il vend ses objets les plus chers, ses plus précieux souvenirs; mais, pour satisfaire ses goûts de boissonnerie, cette terrible femme fait écrire qu'elle n'a rien reçu, afin de se procurer ainsi de l'argent; elle ne reste que deux mois à l'hospice, parce que vicieuse, insupportable... Elle est à l'hôtel. Elle est, en 1860, dans un appartement que Baudelaire vient de lui installer; il doit l'y rejoindre, rue Beautreillis. Elle meurt, après Baudelaire; quand et comment, impossible de le savoir. Baudelaire, ses livres de compte en font foi, assure sa vie jusqu'au dernier instant. Il l'a connue vers 1842; certainement, quand il écrit à la Présidente, rencontrée à l'hôtel Pimodan de 1845 à 1848, à son heure d'épanouissement parfait, en Janvier 1852, il a cessé totalement de l'aimer. Depuis 1852 qu'à sa mort, il la garde, il la sauve de la misère. C'est simple, c'est sublime. C'est Baudelaire.

... Je te donne ces vers afin que si mon nom,—aborde heureusement aux époques lointaines—et fait rêver un soir les cervelles humaines,—Vaisseau favorisé par un grand aquilon.

Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,—fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon,—et par un fraternel et mystique chaînon,—reste comme pendue à mes rimes hautaines.

Être maudit à qui, de t'abîme profond—jusqu'au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond!—O toi qui, comme une ombre à la trace éphémère.

Foules d'un pied léger et d'un regard serein—les stupides mortels qui t'ont jugée amère,—statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain.

Pour Jeanne Duval, 20 Avril 1857, Revue Française: 9 pièces, Synthèse de ses deux liaisons, tout le Baudelaire amoureux.

...Et, maintenant, son arrêt est d'errer à travers les mers, sans relâche, sans repos, sur le navire à la voile rouge de sang, au mât noir; à moins qu'il ne rencontre une femme qui l'aime et qui lui soit fidèle jusqu'à la mort. Tous les sept ans, il jette l'ancre pour chercher la femme fidèle; tous les sept ans, il ne trouve que les faux serments. L'enfer lui-même ne veut plus de lui; et il se sauve le premier en faisant le signe de croix.—Enfin, voici, sur la côte norvégienne, une fille pleine de dévouement qui dispense l'aumône de ses trésors de fidélité au capitaine maudit; enfin, voici Senta dont l'amour pur délivre le Hollandais volant; et deux formes aériennes s'élèvent au-dessus des flots et s'éternisent dans l'immortelle transfiguration de l'Amoureuse Rédemption... Ainsi que le Vaisseau-fantôme, sur l'océan du monde, Baudelaire, sur l'océan d'amour, doit errer toute sa vie, sans même la consolation du Hollandais volant d'espérer quelque jour la pureté d'un amour qui rachète ses fautes; il se le dit lui-même et il l'écrit douloureusement. «Il n'y a point de pardon pour les péchés de jeunesse; leur punition terrible dure toute la vie.» Le démon des concupiscences brûle ses poumons et les emplit d'un désir éternellement coupable. Et les ténèbres ne lui seront plus jamais les bonnes verseuses de fraîcheur. Pourtant, un jour, il croit aborder aux rivages de paix et de tendresse; il essaie du moins tous ses efforts pour y prendre terre; la vue seule de ce calme, de ce reposoir d'amour lui est un apaisement et une promesse. Enfin, voici une femme qu'il veut aimer avec toute l'humilité des dévotions, une femme que son amour va auréoler d'un pureté infinie, dont les rayons l'illumineront de clarté et de joie, une femme dans les yeux de laquelle il va réfléchir la meilleure partie de lui-même, la portion divine et immortelle de son âme. C'est toute une Renaissance, c'est tout un Baptême parfumé. Et peut-être la Rédemption, pour ce pauvre cœur tendre, fatigué par le malheur, mais toujours prêt au rajeunissement.

Mme Savatier, pour plus de coquetterie Mme Sabatier, goûta les délices d'une renommée qui laisse encore aujourd'hui à ses amis lointains le souvenir de la beauté la plus splendide et de l'esprit le plus subtil. Parmi les salons cotés du Bas-Empire, il n'en fut point de plus séduisants, ni de mieux fréquentés que les siens, à l'hôtel de l'avenue Frochot. Les complaisances qu'elle avait pour le fameux Mosselmann—homme d'argent et roublard, celui-là même qui disait à un architecte religieux: «Combien coûtera décidément votre église... toute finie, HOSTIE EN GUEULE»—lui permettaient les réceptions luxueuses, dans un décor admirable où se pressaient à l'envi la foule élégante de tous les gens à la mode: des artistes, peintres et sculpteurs, beaucoup d'hommes de lettres, des compositeurs de musique; même, en ce milieu qui n'affichait aucune teinte politique, ne voulant se distinguer que par de la Beauté et par de l'Esprit, ces messieurs de l'armée et du gouvernement prenaient plaisir à oublier leurs préoccupations parmi les femmes les plus charmantes et les talents les plus spirituels... Mme Sabatier avait tout de suite été célèbre par le marbre de Clésinger, au Salon de 1848: La Femme piquée par un serpent, pour qui elle posa, le modelé de son corps merveilleux fut un vif succès de curiosité; on admira l'œuvre, et la légende accrut l'admiration du modèle. Les journaux popularisèrent cette prise de possession de la gloire; et tous les artistes rêvèrent de cette femme dont l'eurythmie ressuscitait l'antique statuaire des Idéaux jours d'Athènes, la puissance et le nombre de Phidias et de Praxitèle. La fortune de Mosselmann exhaussa cette gloire en plus de relief éclatant. Puis des portraits et des bustes consacrèrent désormais à chaque Salon l'aventure prodigieuse de cette apothéose triomphale: le portrait de Ricard, La Femme au chien,—un buste de Clésinger qui figura au Luxembourg pendant de nombreuses années et fut enfin remis à Mme Sabatier, au mépris des conventions légales,—et toute la série des tableaux, des esquisses de Meissonier, un de ses adorateurs les plus fervents (il peignit pour elle le fameux Polichinelle, et j'ai revu avec une admirative émotion tous les portraits qu'il fit de son originale élève; car Mme Sabatier maniait agréablement le pinceau et elle fut à Rome étudier les classiques avec Meissonier). Sans doute l'étonnante beauté de Mme Sabatier impressionna profondément le sens artistique de Baudelaire et c'est incontestablement à elle qu'il songeait lorsqu'il chantait ce sein qui inspire au poète un amour éternel et muet ainsi que la matière... Je suis belle comme un rêve de pierre... Le renom de son esprit et les traits de bonté qu'on lui attribuait contribuèrent également à tourner la pensée de Baudelaire vers cette femme qui semblait défier toutes les conditions de la vie et emprunter aux contingences matérielles, sources habituelles des déceptions, tous les enchantements de l'Artifice et de l'Idéal. Dans ses larges yeux aux clartés éternelles, il retrouva le génie de l'enfance, ce génie pour lequel aucun aspect de la vie n'est ÉMOUSSÉ. La DAMNATION de la forme qui l'obsédait et le possédait lui ouvrit un paradis nouveau où il put enivrer sa sensibilité—comme il l'avait enivrée au souvenir perpétuel en J. Duval des délicieux pays d'ailleurs, là où l'on n'est pas—et calmer la solide faiblesse de son énervement maladif... Il avait rencontré Mme Sabatier à l'hôtel Pimodan, chez le voluptueux artiste Fernand Boissard, où des décamérons de poètes, d'artistes et de belles femmes se réunissaient pour causer art, littérature et amour, comme au siècle de Boccace... Elle avait jeté sur un fauteuil son mantelet de dentelle noire et la plus délicieuse petite capote verte qu'ait jamais chiffonnée Lucy Hocquet ou madame Baudrand, secouait ses beaux cheveux d'un brun fauve, tout humides encore, car elle venait de l'école de natation, et de toute sa personne drapée de mousseline s'exhalait, comme d'une naïade, le frais parfum du bain. De l'œil et du sourire, elle encourageait le tournoi de paroles et y jetait, de temps en temps, son mot tantôt railleur tantôt approbatif... Cependant que Maryx, un modèle superbe, la Mignon de Scheffer, La Gloire distribuant des couronnes de Paul Delaroche, vêtue d'une robe blanche, bizarrement constellée de pois rouges semblables à des gouttelettes de sang, écoutait vaguement les paradoxes de Baudelaire, sans laisser paraître la moindre surprise sur son masque du plus pur type oriental, et faisait passer les bagues de sa main gauche aux doigts de sa main droite, des mains aussi parfaites que son corps...

Le 9 Décembre 1852,—le Coup d'État l'a détourné à jamais de ses velléités politiques; il songe à du journalisme littéraire; il fonderait volontiers un journal, il en a élaboré le plan et le programme; d'immenses désirs de labeur: préparation des traductions d'E. Poe, dont cette année même il donne la biographie à la Revue de Paris; la solitude, le travail, l'affection—Baudelaire adresse à Mme Sabatier une lettre dont il déguise l'écriture: c'est une déclaration anonyme dans les termes les plus corrects et les plus doux. Il lui avoue que son image le jette dans des états de rêverie inspiratrice et il lui envoie des vers écrits pour elle, en la suppliant humblement de ne les montrer à personne ... Les sentiments profonds ont une pudeur qui ne veut pas être violée. L'absence de signature n'est-elle pas un symptôme de cette invincible pudeur?... Il magnifie la beauté de sa tête, de son geste et de son air, beau comme un beau paysage, et la saine santé de ses bras et de ses épaules éblouit son chagrin. Ses robes follement colorées sont pour lui l'emblème d'un ballet de fleurs et de son esprit bariolé. Elle est trop gaie et le rire joue en son visage. Alors, dans l'humiliation que lui cause cette insolente gaieté, il veut ramper la nuit pour châtier la chair joyeuse de celle qu'il hait autant qu'il l'aime, blesser ses flancs d'une large blessure et lui infuser son venin à travers ses lèvres nouvelles.