En tout cas, Mme Sabatier resta la fidèle amie de Baudelaire, sa confidente. Il continua jusqu'à son départ pour Bruxelles, au printemps de 1864, à fréquenter les dîners du dimanche.—Il fut peu goûté des Goncourt qui le trouvaient trop maniéré; y entrait-il quelque jalousie? Les Goncourt du reste jugeaient singulièrement la bonne hôtesse, une grosse nature, avec un entrain trivial, bas, populacier. On pourrait la définir, cette belle femme, un peu canaille: une vivandière de faunes.—Feydeau se déclara résolument hostile à l'invasion de Baudelaire dans un groupe où il prétendait donner le ton. Baudelaire avait su se glisser dans notre petite phalange littéraire; nous assommait par son insupportable vanité, sa manie de poser... ayant le cerveau détraqué, il avait naturellement horreur du bon sens, mais il se croyait de tous points un homme supérieur... le pauvre diable... le chétif, l'outrecuidant, le pauvre Baudelaire fut aplati. Et autres pitreries écœurantes, par dépit et par basse envie. Flaubert du moins, qui ne sortait de sa vie sauvage, enfermée, condensée, que pour venir aux dîners de la Présidente, disait Mme Sabatier une excellente, surtout une saine créature; et vous savez comme il aimait Baudelaire... Barbey d'Aurevilly, qui adorait son Baudelaire, la chère Horreur de sa vie, était le plus élégant camarade de la Présidente, et il avait autant de plaisir à dîner avec eux que chez la bonne Mme Causinet, la rôtissière la rue du Bac. Baudelaire, entre ses amis de lettres et sa maîtresse idéale, connut des instants d'oubli, dans de la paix et du bonheur. Et si Mme Sabatier n'avait point été, par retour de fortune, surtout par changement de caractère, par caprice, contrainte de se refaire un autre milieu (la Présidente s'est consolée du Mac à Roull (?) qui lui fait définitivement une pension de 600 fr. par an; je crois qu'elle va trouver un autre Môsieu. Elle n'a pas été forte dans toutes ces histoires, la pauvre fille!)..., si Baudelaire eût eu plus d'énergie et plus de courage pour réchauffer son cœur, s'il eût réussi à s'affranchir du passé, il eût trouvé en Mme Sabatier tout le dévouement de Maria Clemm pour Edgar Poe; il se fût retrempé dans un nouveau baptême, de force et de pureté.

Mais il retourna, de par les destins, à sa Jeanne Duval; il retourna à son vomissement, pour expier son pêché, par orgueil, d'avoir pensé s'endormir dans les étoiles, et vivre son Rêve; il fut cruellement rattaché à son boulet, éternellement.—Et l'Aube spirituelle né dura que l'instant d'une aurore; le parfum des anges, il n'en goûta la douceur que le temps de le connaître, pour le regretter. Ses lèvres parcheminées par la fièvre, Mme Sabatier les rafraîchit, comme une sœur pitoyable et, d'une main légère et maternelle, elle dissipa les cauchemars et essuya le front de son ami baigné de sueur. Et elle lui porta la consolation de sa beauté, quand il se mourait quotidiennement, à la maison de santé, cependant qu'à ses oreilles les thèmes favoris du Tannhäuser, en ses yeux l'enchantement d'un Goya, autour de lui ces tendresses féminines qu'il avait trouvées enfin, au lit de mort.—Dans le petit cottage de Neuilly, des fleurs, et des arbustes, coquetterie de l'intérieur parfumé et joli, jolie, elle aussi, la tendre amie, est morte, voici douze ans, peut-être en son dernier souvenir, cette amoureuse amitié qui mit dans sa vie la douceur et la délicatesse,—la fleur bleue du sentiment dont mourait Marguerite Gautier. Et maintenant, peut-être, sur des rivages plus heureux, se disent-ils leur grand amour, enfantin, puéril, parce que l'Amour, parce que la Beauté, simple, sublime.

...Quoiqu'il fût une imagination dépravée, et peut-être à cause de cela même, l'amour chez Baudelaire était moins une affaire des sens que du raisonnement; c'était surtout l'admiration et l'appétit du Beau. Il aimait un corps humain comme une harmonie matérielle, comme une belle architecture, plus le mouvement; et ce matérialisme absolu n'était pas loin de l'idéalisme le plus pur. Lui reprocher d'avoir trop aimé les gaupes, et pour ce d'être si jeune descendu au Royaume des taupes, c'est un contre sens trop grossier, si par là on accepte qu'il traînait son pauvre corps chez les filles de jubilation, pour de la débauche et pour de l'orgie, simplement. Son imagination était assez riche, assez chaude, pour qu'il prît plus de plaisir à morare in spirituale coïtu qu'à expérimenter des sensations que sa jeunesse avait épuisées, par curiosité, par trop de sève surchauffée. En dépit des manuels érotiques et des gravures licencieuses, et non plastiques, qui plutôt pousseraient les délicats vers quelque conversion spirituelle, en dégoût et par haut-le-cœur, la seule source amoureuse, où les désirs s'exaspèrent et se satisfont eux-mêmes, il l'avait découverte, heureusement, non dans l'impureté et les infirmités du sexe, mais dans cette entité, presque métaphysique, parce que si peu réelle, qu'il s'était construite en son esprit, aussi en son cœur: la Femme. BAUDELAIRE FAISAIT L'AMOUR DANS SA CERVELLE.

Plus que des femmes, Baudelaire était amoureux du monde féminin, de l'atmosphère de la femme, de tout cet appareil ondoyant, scintillant, parfumé, où l'âme sensible se baigne mollement: la tiédeur du sein, l'odeur des mains, la câlinerie berceuse des genoux, la douceur des cheveux et leur vie mystérieuse, et jusqu'aux vêtements souples et flottants. Dulce balneum suavibus unguentatum odoribus. Baudelaire, un inverti, sentimentalement (je ne veux point rappeler ces épithètes fouailleuses, toutes fois qu'il parle ou qu'il écrit des balandins du troisième sexe;) et j'imagine volontiers toutes ces femmes qu'il rencontra—des lionnes du Faubourg Saint-Honoré, Agathe, Marguerite, Mathilde, Fanny Keller, l'œil voilé, le Mensonge; des lorettes du quartier Saint-Georges et de la rue Neuve-Bréda, Louise de Gréans, Blanche, Gabrielle, Anna; des grisettes de Montmartre, la butte et le faubourg, Henriette, Clémence, Rachel, Judith, Blond-Blond l'amie de Louise;—des créatures d'exception: une belle ligne, légères comme des parfums, et évocatrices du Passé Amoureux, la Grèce, Rome et Byzance, des exotiques aux charmes bizarres et inconnus, ou de plaisantes pâles voyoutes aux yeux rêveurs et bêtes, des bouches gourmandes ou des vierges de Primitifs, des lèvres fraîches, des visages, exquis, qui parlent. Et je veux croire qu'il montait chez elles pour le seul plaisir des yeux, pour l'amusement de sa fantaisie et de son caprice vagabond, pour la grâce des formes et l'élégance des souplesses, pour toute cette spiritualité que dégage, par superposition d'images et par persuasion suggestive, l'atmosphère de la Femme. Et voici que s'expliqueraient ces fantastiques notes de fleuristes qui grèvent le budget de Baudelaire, cependant qu'il n'allait point dans le Monde et fréquentait très peu d'amis; il oubliera de déjeuner, de dîner, mais des fleurs, des fleurs, aussi des cadeaux discrets et délicats, des bibelots d'art et des boîtes de parfums, ses habituelles dépenses. Pour toujours boire à grands flots le parfum, le son, la couleur.

On reprochait, devant Baudelaire, les trop exclusives passions que les cardinaux nourrissent pour les bambins de chœurs joufflus; fièrement il répliqua; «Voudriez-vous, Monsieur, que les cardinaux de la Sainte Église Romaine fassent l'amour comme tout le monde?...» Voudriez-vous que l'auteur des Fleurs du Mal fît l'amour comme tout le monde? Avant d'y communier, selon l'humaine nature, par chair et en frisson sensuel, il y communiait en religion, en beauté, et en curiosité; du mysticisme, de l'art, quelque psychologie caractérisent nettement la mécanique amoureuse de Baudelaire. Le paradoxe, spirituel et clownesque, de Jean de Mitty, selon la tradition des intimes de Baudelaire, et qu'il garde pieusement, que Baudelaire serait mort vierge, voilà la plus élégante définition du sens amoureux de Baudelaire. Baudelaire rencontra beaucoup de femmes, plus encore, si vous y tenez; admettons même qu'il fut un coureur; il n'est rien moins certain qu'il les ait connues, selon l'expression biblique; et les gratifications qu'il leur attribuait, notées soigneusement, en regard du nom et l'adresse, sur le Carnet intime: ce sont les indemnités à la porte d'un musée où les yeux s'impressionnent de formes et de couleurs, prétextes à des embarquements pour ailleurs, à des rêves infinis, et finis, hélas! Ce sont les indemnités à la porte d'un théâtre où quelque féerie, quelque ballet aérien, les musiques, les lumières, donnent aux exilés l'illusion édénique des paradis perdus. BAUDELAIRE, UN AMOREUX, UN PASSIONNÉ, MÊME L'AMOUREUX, LE PASSIONNÉ, J'IRAI JUSQU'AU DÉTRAQUÉ, À L'INVERTI SENTIMENTAL: CERTAINEMENT. Un cynique, un érotomane, un débauché polisson, à qui il ne manquait plus, pour couronner sa vie, que de mourir comme Constantin Guys, un matin blafard, à la sortie d'une Maison hospitalière; non, je vous en prie.

Et que s'il me faut, pour aujourd'hui, malgré les plus contradictoires apparences, prendre ces conclusions, les vraiment définitives, sans apporter à leur appui les preuves matérielles que demain je vous donnerai, par l'œuvre de Baudelaire, celle connue, celle inconnue surtout, je vous rappellerai qu'une nuit, à son berceau, la Lune descendit moelleusement son escalier de nuages et s'étendit sur lui avec la tendresse souple d'une mère; ses prunelles en restèrent vertes et ses joues extraordinairement pâles. Ses yeux, en la contemplant, s'agrandirent bizarrement et elle le serra si tendrement à la gorge qu'il en garda pour toujours l'envie de pleurer. Cependant la Lune remplissait toute la chambre comme un poison lumineux; et toute cette lumière pensait et disait: «Tu subiras éternellement l'influence de mon baiser. Tu aimeras ce que j'aime et ce qui m'aime: l'eau, les nuages, le silence et la nuit; la mer immense et verte, l'eau informe et multiforme; le lieu où tu ne seras pas; les maîtresses que tu ne connaîtras pas; les fleurs monstrueuses; les parfums qui font délirer; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d'une voix rauque et douce.»

Et c'est pour cela, enfin, qu'il est maintenant couché aux pieds de sa pensée, irradiant de toute sa personne le reflet de la redoutable Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de tous les lunatiques... Et maintenant, pour l'éternité, là-bas, dans la paix du cimetière de Montparnasse, ce lui sera une infinie consolation d'entendre les voix timides des amants chuchoter à leurs très aimées l'eurythmie caressante de vers finement ciselés, en Amour... Tu contiens dans ton œil le couchant et l'aurore. Tu répands des parfums comme un soir orageux.

26 Octobre 1902.

F.-F. G.