--Goûtez, madame, dit le poète en faisant les honneurs de son cornet de pommes de terre frites avec une grâce suprême. »

Et il les amusa si bien par ce régal inattendu et par sa conversation qu'elles seraient restées là jusqu'à la fin du monde.

Quelques jours plus tard, la duchesse rencontrant Baudelaire dans le salon d'une vieille parente à elle, lui demanda si elle n'aurait pas l'occasion de manger encore des pommes de terre frites.

--« Non, madame, répondit finement le poète, car elles sont, en effet, très bonnes, mais seulement la première fois qu'on en mange. »

Cette petite anecdote racontée par les historiens du poète est devenue classique; mais nous n'avons pu résister au plaisir de la répéter ici.

Baudelaire, plus ou moins pauvre, car la fortune laissée par son père avait été dévorée rapidement, fut toujours plein de délicatesse et doué de cet esprit de finesse fait de belle humeur et d'ironie souriante. Cependant ses embarras d'argent devenus chroniques, aussi bien que son état maladif, rendirent lamentables les dernières années du poète. Frappé de paralysie générale, ayant perdu la mémoire des mots, après une longue agonie, il s'éteignit à quarante-six ans. Sa mère et son ami Charles Asselineau étaient à son chevet. Ses œuvres lui ont survécu, mais la place d'honneur qu'il méritait par son génie parmi les romantiques ne lui fut vraiment accordée qu'à l'aube de ce siècle. On l'avait tenu jusqu'alors pour un très habile ciseleur de phrases, le Benvenuto Cellini des vers, mais c'était presque un incompris, un névrosé.

Il commença, dit-on, par étonner les sots, mais il devait étonner bien davantage les gens d'esprit en laissant à la postérité ce livre immortel: les Fleurs du Mal.

Henry FRICHET.

AU LECTEUR

La sottise, l'erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.