Notre âme—honteux monument,


[CAUSERIE]

Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose!
Mais la tristesse en moi monte comme la mer,
Et laisse, en refluant, sur ma lèvre morose
Le souvenir cuisant de son limon amer.
—Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pâme;
Ce qu'elle cherche, amie, est un lieu saccagé
Par la griffe et la dent féroce de la femme.
Ne cherchez plus mon cœur: les bêtes l'ont mangé.
Mon cœur est un palais flétri par la cohue;
On s'y soûle, on s'y tue, on s'y prend aux cheveux!
—Un parfum nage autour de votre gorge nue!...
O Beauté, dur fléau des âmes, tu le veux!
Avec tes yeux de feu, brillants comme des fêtes,
Calcine ces lambeaux qu'ont épargnés les bêtes!

VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

2e quatrain, 4e vers.

Ne cherchez plus mon cœur: des monstres l'ont mangé.


[L'HEAUTONTIMOROUMENOS]

Je te frapperai sans colère
Et sans haine,—comme un boucher!
Comme Moïse le rocher,
Et je ferai de ta paupière,
Pour abreuver mon Sahara,
Jaillir les eaux de la souffrance;
Mon désir gonflé d'espérance
Sur tes pleurs salés nagera,
Comme un vaisseau qui prend le large
Et dans mon cœur qu'ils soûleront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge!
Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord?
Elle est dans ma voix, la criarde!
C'est tout mon sang, ce poison noir!
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde.
Je suis la glace et le couteau!
Je suis le soufflet et la joue!
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau!
Je suis de mon cœur le vampire
—Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire.