[LE JEU]

Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles,
Pâles, le sourcil peint, l'œil câlin et fatal,
Minaudant, et faisant de leurs pâles oreilles
Tomber un cliquetis de pierre et de métal;
Autour des verts tapis des visages sans lèvre,
Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent,
Et des doigts, convulsés d'une infernale fièvre,
Fouillant la poche vide ou le sein palpitant;
Sous de sales plafonds un rang de pâles lustres
Et d'énormes quinquets projetant leurs lueurs
Sur des fronts ténébreux de poètes illustres
Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs;
Voilà le noir tableau qu'en un rêve nocturne
Je vis se dérouler sous mon œil clairvoyant.
Moi-même, dans un coin de l'antre taciturne,
Je me vis accoudé, froid, muet, enviant.
Enviant de ces gens la passion tenace,
De ces vieilles putains la funèbre gaîté,
Et tous gaillardement trafiquant à ma face,
L'un de son vieil honneur, l'autre de sa beauté!
Et mon cœur s'effraya d'envier maint pauvre homme
Courant avec ferveur à l'abîme béant,
Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme
La douleur à la mort et l'enfer au néant.

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

1re strophe, 2e, 3e et 4e vers.

—Fronts poudrés, sourcils peints sous des regards d'acier
Qui s'en vont brimbalant à leurs maigres oreilles
Un cruel et blessant tic tac de balancier.

Dernière strophe, 1er, 2e et 3e vers.

Et mon cœur s'effraya d'envier le pauvre homme
Qui court avec ferveur à l'abîme béant
Et, soûlé de son sang, préférerait en somme


[LE CRÉPUSCULE DU SOIR]