Qu'avait-elle donc au juste? me demandera-t-on Elle avait, sous une forme spéciale, ou plutôt sous plusieurs formes, ce que j'appelle la «maladie». Sous toutes ces misères, c'était le système nerveux qui, chez elle, fléchissait. Tout son système nerveux était malade, et chacun de ses centres, tour à tour, avait accusé le contre-coup de la dépréciation de l'ensemble. Au moment où j'ai vu la malade, le centre le plus atteint était celui qui préside aux fonctions digestives; mais, si je m'étais limité à ne soigner que celui-là, toute ma peine aurait risqué d'être perdue. Il fallait, derrière les symptômes locaux, atteindre le trouble général; il fallait dépasser les incidents pour parer à la «maladie».

Voici maintenant une autre malade, Mlle T..., chez qui les manifestations morbides n'ont certainement rien de commun avec celles que je viens de signaler chez Mme X... C'est une jeune fille qui, lorsque je l'ai vue d'abord, en janvier 1901, avait progressivement maigri, en six mois, de 50 à 41 kilogrammes, sans autre cause connaissable que certaines influences morales. Elle ne se plaignait de rien, ne se sentait pas malade; et cependant elle l'était, puisqu'elle maigrissait sans cesse, puisqu'elle avait le teint terreux et la peau rugueuse, puisque ses règles étaient supprimées depuis un an. Pas de lésions organiques, pas d'albumine, ni de sucre: mais toute l'apparence d'une grande malade.

Pourtant, après un examen plus approfondi, j'augurai bien de l'avenir, parce que le capital initial était assez bon, parce que Mlle T... n'avait pas eu de graves assauts dans son enfance, enfin parce qu'elle était jeune, et malade depuis peu de temps. Et le fait est qu'un traitement très simple, mais bien suivi (quinze heures de lit par jour, puis douze heures, 5 repas par jour, d'abord sans viande, puis avec un plat de viande à midi, et 30 injections de cacodylate de magnésie), amena un résultat extraordinaire: réapparition des règles, augmentation du poids, disparition de la rugosité cutanée, relèvement de l'appétit, etc.

C'est que cette malade, qui ne présentait aucun trouble nerveux, n'en était pas moins une «nerveuse». Toutes ses misères ne venaient, comme chez Mme X..., que d'un ébranlement du système nerveux; quand ce système se trouva modifié, par le repos, le régime et la psychothérapie, la malade guérit.

Elle revint alors dans son pays; six mois après, elle allait très bien, mangeant de tout, pesant 58 kilogrammes. Mais voici que, dix-huit mois plus tard, elle perd sa mère. De nouveau le chagrin la mine sourdement; elle redevient «malade», maigrit jusqu'à 37 kilogrammes, toujours sans accuser la moindre douleur, et sans ressentir aucune souffrance. Un jour, le 25 décembre 1903, elle est tellement épuisée qu'elle a une syncope grave, et que son entourage est convaincu qu'elle va mourir. J'avoue que moi-même, quand je la vis alors avec le Dr C..., je fus épouvanté, malgré la bonne opinion que j'avais de sa valeur biologique. C'était littéralement un squelette (34 kil.), elle n'avait plus qu'un souffle de vie.

Eh bien! elle se ressaisit encore. Que dis-je? En juin 1904, elle fit une pleuro-pneumonie. Deux mois après, dès qu'elle fut transportable, elle voulut venir à Paris, et se soumit, pendant trois mois, aux injections d'huile créosotée. En octobre 1904, elle avait définitivement retrouvé sa santé.

Comment douter que toutes les souffrances de cette jeune fille aient été surtout d'origine nerveuse? Et cependant voilà un cas où la perturbation du système nerveux central s'est traduite par des phénomènes qui n'avaient rien de ce que les neurologistes constatent d'ordinaire. Et c'est bien le système nerveux cérébral qui était en cause, chez cette malade: car ses deux grandes crises morbides n'ont absolument pas eu d'autre cause que le chagrin. Mlle T... était une névrosée sans manifestations nerveuses. Tout à fait comme Mme X..., malgré la dissemblance des symptômes, c'était une «malade», c'est-à-dire une personne dont le capital nerveux s'était trouvé entamé.

Dans l'exemple suivant, la «maladie» s'est traduite par des phénomènes cardiaques. Chaque fois qu'il y a eu chez le malade une défaillance du système nerveux, c'est le coeur qui a cessé de fonctionner normalement, à tel point que tous les médecins qui ne connaissaient pas M. Z... le traitaient infailliblement par la digitale et la caféine.

En réalité, M. Z... n'est ni un cardiaque, ni même un faux cardiaque: c'est simplement un «malade» chez qui le système nerveux qui préside aux mouvements du coeur est plus spécialement impressionnable.

Depuis l'âge de vingt et un ans, à la suite d'un rhumatisme (sans endocardite), chaque fois qu'il y a eu un assaut quelconque dans la santé du malade, le coeur a aussitôt protesté. En 1886, à la suite d'une bronchite grippale, je constatai, pour la première fois, de l'arythmie, et un souffle au 2e temps, à la base du coeur. Depuis lors, ce souffle persiste, mais avec une telle inégalité que, parfois, il est imperceptible, tandis que, d'autres fois, il est d'une netteté extrême: si bien que plusieurs médecins ont affirmé une lésion de la valvule de l'aorte.