Sully raconte que, peu de temps après, il arriva pareille aventure pendant un séjour que les deux cours firent à Coutras. Dès l'arrivée de la reine-mère en Guienne, une trêve avait été conclue entre les deux partis. Catherine aurait pu convenir avec le roi de Navarre d'une trêve générale; mais, obéissant à une arrière-pensée que la trahison de La Réole permit de pénétrer, elle décida que la trêve serait locale, c'est-à-dire que tout fait de guerre serait interdit dans un rayon de deux lieues environ, autour de la résidence royale. Dans ces limites, catholiques et protestants devaient fraterniser; aussitôt qu'elles étaient franchies, ils avaient le droit de se couper la gorge. La cour étant à Coutras, le roi sut que les habitants de Saint-Emilion avaient dépouillé un marchand calviniste, et s'en plaignit à la reine-mère: elle ne répudia point la prise. Henri résolut donc de faire encore «chou pour chou», et, cette fois, le sien fut le mieux pommé.
De Coutras, il envoya Roquelaure, Rosny et quelques autres jeunes capitaines bien accompagnés passer la nuit à Sainte-Foy, pour y faire plus librement leurs préparatifs, parce que cette ville n'était pas dans les limites de la trêve. Le récit des Economies royales offre de l'intérêt: «... Deux heures avant jour, on se trouva à un quart de lieue de Saint-Emilion, où ayant mis pied à terre, disent les secrétaires de Sully, vous marchâtes par un profond vallon et arrivâtes sans alarmes près des murailles. Celui qui menait le dessein marchait devant avec six soldats choisis qui portaient les saucisses (les pétards), lesquelles ils fourrèrent dans une assez grosse tour, par deux canonnières (embrasures) assez basses qui étaient en icelle; auxquelles saucisses le feu ayant été mis, le tour s'entr'ouvrit, de sorte que deux hommes y pouvaient entrer de front, avec un tel tintamarre qu'il fut entendu jusqu'à Coutras; laquelle occasion fut aussitôt embrassée par tous vous autres qui étiez couchés sur le ventre, départis en trois bandes, chacune composée de vingt hommes et soixante arquebusiers, et après eux, venait encore M. de Roquelaure avec soixante hommes armés, pour demeurer dehors et subvenir aux accidents qui se pourraient présenter. Vous entrâtes dans la ville sans aucune opposition et ne rencontrâtes que deux troupes qui, ayant tiré quelques arquebusades, se retirèrent. Bref, il n'y eut que quatre hommes de tués de ceux de la ville, et six ou sept de blessés; et de votre côté, deux soldats tués et trois ou quatre blessés; puis tous les habitants se renfermèrent dans leurs maisons, sans faire plus aucune défense; puis on s'employa au pillage, où les gens de guerre, et surtout les voisins du lieu, s'employèrent comme braves Gascons.»
Quand la reine-mère fut informée de cette nouvelle revanche, elle se fâcha, et dit qu'elle ne pouvait regarder la prise de Saint-Emilion que comme un acte déloyal, cette ville étant dans les limites de la trêve; mais le roi de Navarre la réduisit, sans trop de peine, au silence, en lui rappelant l'affaire toute récente du marchand molesté par ceux dont elle prenait la défense.
D'Auch, les deux reines allèrent s'établir à Nérac, où Catherine séjourna plus longtemps que dans aucune autre ville de Guienne ou de Gascogne. C'était là qu'elle avait résolu de livrer au roi de Navarre et à ses partisans une vraie bataille de diplomatie et de galanterie. Au mois de janvier, s'ouvrirent des conférences en vue d'un nouveau traité ou d'une interprétation du traité précédent. Y prirent part: la reine-mère, le cardinal de Bourbon, oncle du roi de Navarre, le duc de Montpensier et son fils, le prince dauphin d'Auvergne, Armand de Gontaud, maréchal de Biron, Guillaume de Joyeuse, Louis de Saint-Gelais, seigneur de Lansac, Bertrand de Salignac de la Mothe-Fénelon, Guy Dufaur de Pibrac, et Jean-Etienne Duranti, avocat général au parlement de Toulouse, nommé, l'année suivante, président à la même cour. Le traité, signé, le 28 février 1579, par ces personnages et par le roi de Navarre, était en vingt-neuf articles. Il fut ratifié à Paris, le 19 mars suivant, par le roi de France. Le jour même de la signature, Catherine de Médicis et Henri communiquèrent le texte de ce document au maréchal de Damville: «Nous avons, grâces à Dieu, résolu et arrêté, par l'avis des princes et sieurs du conseil privé du roi, après avoir aussi ouï les remontrances de ceux de la religion prétendue réformée, les moyens qu'il faut tenir, tant pour faire cesser tout acte d'hostilité que pour l'entière exécution de l'édit de pacification fait et arrêté, au mois de septembre 1570.» La lettre royale invitait le maréchal à publier cette nouvelle, avec des injonctions conformes, et elle était signée: «Votre bonne cousine et cousin, Catherine,—Henri». Diverses lettres du roi de Navarre et de la reine-mère, sur le même sujet et dans le même sens, furent adressées aux officiers généraux, gouverneurs et capitaines, soit immédiatement, soit après la ratification. La plupart des clauses du traité de Nérac étaient favorables aux calvinistes. «On accorda encore au roi de Navarre trois places en Guienne pour l'assurance de l'exécution de cet édit, savoir: Figeac, Puymirol et Bazas, qu'ils devaient rendre, au mois d'août suivant, et onze aux calvinistes de Languedoc, à condition de s'en dessaisir, au mois d'octobre; les principales étaient Alais, Sommières et Lunel. On ne les leur accorda que sur la parole qu'ils donnèrent qu'on n'y ferait nulle nouvelle fortification, qu'on y conserverait les églises, et qu'on n'y maltraiterait point les catholiques. Mais, quand ils en furent une fois les maîtres, ils en chassèrent les prêtres et firent tomber tous les impôts sur les catholiques, pour en décharger ceux de leur religion. C'est ainsi, ajoute le Père Daniel, que les calvinistes profitaient de l'envie que l'on avait à la cour d'entretenir la paix, tandis que, sous main, ils prenaient entre eux de nouvelles liaisons, pour ne pas se laisser surprendre, en cas qu'il fallût en revenir à la guerre, ou qu'ils trouvassent l'occasion favorable de la recommencer eux-mêmes.»
Mézeray prétend expliquer les avantages que les protestants trouvèrent dans la paix de Nérac: la reine Marguerite, recherchant tous les moyens de se venger de Henri III, aurait «pris soin de s'acquérir secrètement le cœur de Pibrac, qui était le conseiller de sa mère, en sorte que, n'agissant que par son mouvement et contre les intentions de la reine-mère, il éclaircit plusieurs articles en faveur des religionnaires et leur fit accorder beaucoup de choses, même plusieurs places de sûreté». En somme, Catherine de Médicis avait été battue sur le terrain diplomatique[23]. Ses artifices et les manœuvres de son «escadron volant» lui valurent une revanche dont se ressentirent longtemps les affaires du roi de Navarre.
La présence des deux reines à Nérac transforma en capitale cette ville, déchue, par plus de vingt années de guerre et de troubles, du rang qu'elle avait occupé sous le règne de Henri d'Albret et de la première Marguerite. La seconde, dans ses Mémoires, nous a laissé un tableau riant de la cour de Nérac: «Notre cour était si belle et plaisante, que nous n'enviions point celle de France, y ayant la princesse de Navarre et moi, avec nombre de dames et filles, et le roi mon mari étant suivi d'une belle troupe de seigneurs et gentilshommes aussi honnêtes que les plus galants que j'aie vus à la cour; et n'y avait rien à regretter en eux, sinon qu'ils étaient huguenots. Mais de cette diversité de religion il ne s'en oyait point parler, le roi mon mari et la princesse sa sœur allant d'un côté au prêche, et moi et mon train à la messe, à une chapelle, d'où, quand je sortais, nous nous rassemblions pour nous aller promener ensemble en un très beau jardin ou bien au parc, dont les allées, de trois mille pas de long, côtoyaient la rivière; et le reste de la journée se passait en toutes sortes d'honnêtes plaisirs, le bal se tenant d'ordinaire l'après-dînée et le soir.» Sully et d'Aubigné apportent leur témoignage à Marguerite: Nérac jouissait de toutes les élégances et de tous les plaisirs d'une cour; mais il en offrait aussi les vices et les dangers, comme l'éprouvèrent le roi de Navarre et un grand nombre de ses partisans. Henri avait pris, à la cour de France, des habitudes de libertinage dont rien, pas même l'âge, ne put jamais le guérir. Il tomba, plus d'une fois, dans les pièges tendus à sa faiblesse trop connue par les suivantes de Catherine et de Marguerite: à l'histoire de ses liaisons avec Madame de Sauves et Mademoiselle de Tignonville, s'ajouta la chronique scandaleuse de ses caprices pour Mademoiselle Dayelle, Mademoiselle de Fosseuse-Montmorency et Mademoiselle Le Rebours. Tout ce qu'il est permis de dire, pour atténuer, s'il se peut, ces torts et bien d'autres qui gâtèrent sa vie privée, c'est que la cour des Valois n'allait point sans ces débordements, et que, fort heureusement pour lui et pour la France, ils ne lui firent jamais oublier ni les devoirs de la politique, ni le noble souci de la gloire.
Les amis et les serviteurs du roi payèrent aussi leur tribut aux roueries italiennes de la reine-mère: on vit Turenne, Roquelaure, Béthune domptés à leur tour, et Rosny, qui devait être plus tard le grave ministre d'un grand roi, succomba comme les autres. Il faut même ajouter que, après le départ de Catherine et de son dangereux «escadron», la galanterie ne laissa pas de régner à la cour de Nérac, du moins tant qu'elle fut tenue par la belle reine de Navarre. Ces passions ou amourettes à la mode entraînèrent de fâcheuses conséquences politiques. Catherine semait l'esprit de division et de défection. Quand elle quitta la Gascogne, vingt trahisons étaient à la veille de se déclarer, et elles amoindrirent le parti: Lavardin, Gramont et Duras, entre autres, devinrent les adversaires de Henri. Nous ne mentionnerons que pour mémoire les rivalités, les querelles et les duels: Condé et Turenne eux-mêmes, brouillés par le contre-coup des intrigues de la reine-mère, en arrivèrent à croiser le fer, et le vicomte faillit périr quelque temps après, dans une rencontre, à Agen, avec Durfort de Rauzan.
Lorsque Catherine de Médicis ne pouvait ni subjuguer par son manège personnel, ni désarmer par la galanterie les partisans du roi de Navarre, elle les faisait habilement calomnier auprès de lui, comme il arriva pour le gouverneur d'Eauze. La reine-mère, se souvenant que l'expédition de Fleurance avait été organisée par ce gentilhomme, donna mission à un de ses affidés, personnage important, de faire naître, dans l'esprit du roi, des soupçons sur la fidélité de son «Faucheur». Averti, Manaud de Batz sollicita une explication de Henri, qui la lui donna dans une lettre où se marquent, en termes éloquents, la délicatesse et la magnanimité de son cœur[24].