Le 13 avril, le roi de Navarre, qui a l'œil et l'esprit partout, écrit de Lectoure au comte de Sussex, grand chambellan d'Angleterre, pour lui faire connaître l'état des affaires et demander l'appui d'Elisabeth en faveur des églises réformées. Deux jours après, le 15 avril, à l'Isle, dans le diocèse d'Albi, Henri signe un manifeste «à la noblesse», dont voici tous les passages essentiels:
«Messieurs, je ne doute point qu'une bonne partie d'entre vous et du peuple même, qui, sous la faveur des édits du roi mon seigneur, avait déjà goûté quelque fruit de la dernière paix, ne trouve maintenant étrange de voir les troubles dont ce royaume est si longuement agité, et que l'on estimait assoupis, se renouveler encore et les armes reprises par ceux de la Religion. J'estime aussi qu'après plusieurs discussions des raisons et occasions qui les ont mûs de ce faire, chacun jugeant selon sa passion ou selon qu'il aura pu entendre, ils en voudront rejeter toute la haine sur moi... Les déportements, artifices, entreprises, surprises, voleries, massacres, injustices, toute espèce de contraventions dont les ennemis de cet Etat et du repos et tranquillité publique ont usé depuis l'édit de la paix et conférence de Nérac, me peuvent servir de défense...
«Nous avons, par la dernière paix, quitté, comme chacun sait, six ou sept-vingt bonnes places, lesquelles, nonobstant la violence de ceux qui s'y fussent aheurtés, on aurait pu si bien garder et pour si longtemps, qu'enfin ils eussent été contraints nous laisser en repos; et nous sommes contentés de quinze ou vingt des moindres d'icelles, pour servir de sûreté à ceux qui ne pourraient rentrer ou vivre dans leurs maisons. Cela seul peut témoigner que nous désirons la paix; car autrement c'eût été une grande simplicité de quitter un tel avantage. Et, de fait, n'avons-nous pas, au même instant qu'elle a été publiée, fait cesser tous actes d'hostilité? Néanmoins, les ennemis de cet Etat, impatientés de n'avoir aise et repos, se sont incontinent saisis de ce que nous avions délaissé, armé les places que nous avions désarmées, fermé celles que nous avions ouvertes, surpris les autres qui n'étaient plus gardés, chassé dehors ceux qui les ont reçues, tué ou meurtris ceux qui n'étaient plus en défense...»
Ici, le manifeste entre dans le détail de quelques-uns de ces actes d'arbitraire et de violence: prise, révolte ou pillage de Villemur, de Lauzerte, de Langon, de La Réole, de Montaignac, de Pamiers, de Sorèze, etc.
«J'en laisse, pour brièveté, poursuit le roi, plusieurs autres, qui peuvent assez donner d'arguments de complainte. Cependant, on n'en a vu aucun exploit de justice. Les auteurs et coupables ont été reçus aux bonnes villes, honorés, déchargés, rémunérés et récompensés; leur butin reçu et vendu publiquement... De sorte que la plupart ont pensé que la paix et les édits n'étaient qu'une chose feinte, et que la rompre ou différer l'exécution d'icelle était tacitement permis. Qu'on remarque un seul exploit contre aucun qui ait attenté contre ceux de la Religion; lesquels, au contraire, voyant que parmi eux il y en avait de mal vivants, ont pris, à leur propre poursuite et dépens, plus de cent-vingt prisonniers qu'ils ont livrés eux-mêmes et qui ont été condamnés et exécutés à mort... Les maisons des particuliers sont encore retenues; plusieurs châteaux qui m'appartiennent ne m'ont point été rendus, quelque commandement qu'il ait plu au roi d'en faire...—Quant à la religion, on est à pourvoir encore de lieux pour l'exercice d'icelle en la plupart des bailliages et sénéchaussées... L'institution des enfants n'est permise dans les colléges, s'ils ne font profession de la religion romaine... Cependant, mes ennemis se préparaient à la guerre; ils en dressaient les états, avaient le pied à l'étrier; par ruses et artifices, ils nous y provoquent; et j'avais chaque jour avis qu'on dressait des entreprises pour attenter sur ma personne.
«Toutes ces considérations mises en avant, les justes complaintes de nos églises, qui imploraient mon assistance, m'ont contraint de venir en cette nécessité et presse de maux si extrêmes, protestant devant Dieu et ses anges que c'est à mon très grand regret et que mon intention n'est point d'attenter contre la personne du roi que nous reconnaissons comme notre souverain seigneur, contre son Etat ni sa couronne, de laquelle je désire la conservation et grandeur, ayant cet honneur d'y appartenir. Ce n'est pour m'enrichir ni augmenter mes moyens; chacun sait assez combien je suis éloigné de ce but; ce n'est que pour notre défense, pour nous garantir et délivrer de l'oppression de ceux qui, sous l'autorité du roi et le manteau de la justice, tâchent de nous exterminer. Lesquels nous tenons et déclarons pour ennemis de l'Etat, fracteurs des édits et lois conservatrices d'icelui. Contre ceux-là nous portons les armes, non contre les catholiques paisibles, que chacun voit que nous embrassons également, sans aucune passion ni distinction quelconque, auxquels nous n'entendons empêcher l'exercice de leur religion ni la perception des biens ecclésiastiques, si ce n'est de ceux qui suivent parti contraire: conjurant tous princes, seigneurs et magistrats, villes et communautés, et principalement vous, Messieurs de la noblesse, tous gens de bien, de quelque ordre ou état qu'ils soient, amateurs de leur patrie, désirant le repos d'icelle, nous secourir et assister, se joindre à nous, à notre si juste cause, pour laquelle nous sommes résolus d'employer vie et moyens...»
Le 16 avril, «au partir de l'Isle», le roi de Navarre écrit à la cour de parlement de Toulouse pour attester que la guerre qui commence n'est pas de sa faute. Le 20 avril, de Nérac, lettre au roi de France: apologie de ses actes et de ses intentions, protestations contre les iniquités qui lui mettent les armes à la main, mais assurance de ses sentiments de fidélité à l'autorité royale. En même temps, lettre analogue mais superficielle à Catherine de Médicis. Le 12 mai, une dernière lettre d'avis et de confidence, datée aussi de Nérac, et adressée au vieux duc de Montpensier, que le roi de Navarre chérissait. Puis il y a, dans la correspondance royale, comme une lacune, comme un silence mystérieux. Dans trois semaines, il sera rompu par le coup de tonnerre de Cahors.
CHAPITRE VI
La «guerre des Amoureux».—La dot de Marguerite.—Révolte de Cahors.—Le baron de Vesins.—Préparatifs de l'expédition contre Cahors.—Cahors au XVIe siècle.—Le plan de l'attaque.—Les pétards.—Succès et revers.—Conseils de retraite et réponse du roi.—Bataille de rue.—Le roi soldat.—Arrivée de Chouppes.—Le terrain gagné.—Arrivée et défaite d'un secours.—Prise du collège.—Les quatorze barricades.—Exploit du roi de Navarre.—Cri magnanime.—Le post-scriptum royal.—La lettre à Madame de Batz.—Effets de la prise de Cahors.—La petite guerre.—Prise de Monségur par le capitaine Meslon.—Négociations pour la levée d'une armée auxiliaire.