«Madame de Batz, je ne me dépouillerai pas, combien que je sois tout sang et poudre, sans vous bailler bonnes nouvelles, et de votre mari, lequel est tout sain et sauf. Le capitaine Navailles, que je dépêche par delà, vous déduira, comme nous avons eu bonne raison de ces paillards de Cahors. Votre mari ne m'y a quitté de la longueur de sa hallebarde. Et nous conduisait bien Dieu par la main sur le bel et bon étroit chemin de sauveté, car force des nôtres, que fort je regrette, sont tombés à côté de nous. A ce coup, ceux-là que savez et qu'avez dans vos mains seront des nôtres. A ce sujet, je vous prie bailler à mondit Navailles lettres et instructions qui lui seront nécessaires, dont je vous prie bien fort lui aider à me gagner ceux-là et leurs amis, les assurant du bon parti que leur ferai. Et de telle manière que désirerez, je vous reconnaîtrai ce service, d'aussi bon cœur que je prie Dieu, ma cousine, qu'il vous ait en sa sainte garde».

Le 1er juin, Henri écrivait à M. de Scorbiac, son conseiller à Montauban: «Je crois que vous aurez été bien ébahi de la prise de cette ville; elle est aussi miraculeuse, car, après avoir été maître d'une partie, il a fallu acquérir le reste pied à pied, de barricade en barricade. Depuis que Dieu m'a fait la grâce de l'avoir, je désire la conserver et y établir quelque beau règlement. Pour travailler auquel, je vous prie m'y venir trouver avec La Marsillière et les autres auxquels j'écris...» Il ajoutait, le 6 juin: J'eusse fort désiré que vous fussiez venu par deçà, lorsque je vous ai demandé, parce que votre présence eût été bien requise ici, pour aider à régler toutes choses en cette ville, et y établir un bon ordre qui n'a pu sitôt y être mis... Nous y avons donné quelque acheminement; j'espère que tout s'y portera bien, au contentement des gens de bien...»

On voit, par la lettre à Madame de Batz, que le roi ne perdit pas un instant pour faire fructifier sa victoire jusqu'au fond de l'Armagnac: chez lui, le politique donnait toujours la main au capitaine. Les lettres à M. de Scorbiac, écrites dans un ordre d'idées analogue, attestent les préoccupations d'un esprit organisateur, toujours prêt à compléter par de «bons règlements» les succès militaires.

Par la prise de Cahors, le roi de Navarre étonna ses amis non moins que ses ennemis: hommes de guerre et hommes d'Etat comprirent qu'à dater de ce jour, le parti calviniste aurait à sa tête un chef doué de toutes les aptitudes qui domptent les événements et font, en quelque sorte, violence à la destinée. Si, à cette heure, Henri avait possédé une armée puissante et d'importantes ressources financières, il aurait pu tracer avec son épée la carte d'une France protestante, religieusement et politiquement constituée en face de la vieille monarchie catholique. La Providence en décida autrement. En sortant de Cahors, le roi de Navarre se retrouva, comme auparavant, avec sa poignée de partisans, et, longtemps encore, il dut se résigner à faire la petite guerre. Il la fit toujours avec entrain et parfois avec bonheur.

Après avoir laissé Cabrière gouverneur à Cahors, il visita sa bonne ville de Montauban et revint, sans plus tarder, à Nérac, où, ayant pris connaissance des mouvements de l'armée de Biron, il se prépara, de son mieux, à lutter contre ce capitaine expérimenté. En traversant la Lomagne et l'Armagnac, il avait déjà battu deux détachements catholiques, l'un à Beaumont, l'autre à Vic-Fezensac. Un de ses plus vaillants capitaines, Meslon, gouverneur de Castelmoron et de Gensac, venait de prendre Monségur par ce pétard, nommé alors «saucisse», que nous avons vu jouer son rôle à Saint-Emilion et à Cahors.

Au mois de juin, les lettres de Henri font allusion à une armée étrangère qui «s'apprête infailliblement et commence à marcher», mais qui ne se hâtait guère: c'était le corps de mercenaires dont les huguenots avaient obtenu la promesse du prince palatin Casimir. Cette armée resta en formation; il est certain, toutefois, qu'à la seule pensée de revoir les reîtres passer sur le ventre aux populations de cinq ou six provinces, les négociateurs royaux du traité de Fleix se sentirent, quelques mois plus tard, mieux disposés à la conciliation qu'ils ne l'eussent été en d'autres circonstances.

CHAPITRE VII

La campagne du maréchal de Biron.—Combats devant Marmande.—Les menées du prince de Condé.—Le stratagème de Biron.—Les boulets mal-appris.—Mayenne en Dauphiné.—Lesdiguières.—Siège et prise de La Fère par le maréchal de Matignon.—Surprise de Mont-de-Marsan par Baylens de Poyanne.—Désarroi des calvinistes.—Les vues de Monsieur, duc d'Anjou et d'Alençon.—Son entremise pour amener la paix.—Traité de Fleix.—Séjour de Monsieur en Guienne et en Gascogne.—La chambre de justice de Guienne.—La demi-promesse de Henri.—Monsieur recrute des officiers à la cour de Navarre.

Biron avait quitté Bordeaux, le 20 juin 1580, pour se mettre à la tête de son armée déjà en mouvement. Cette campagne, composée d'une longue série de petites actions, fut en définitive défavorable aux calvinistes. Biron prit, de force ou sans coup férir, une quarantaine de places ou de bicoques, entre autres Tonneins, Le Mas-d'Agenais, Damazan, Gontaud, dont il portait le nom, Valence-d'Agen, Auvillars, Lamontjoie, Francescas, Montaignac, Villeréal, Mézin, Sos, Vic-Fezensac, Astaffort et Fleurance. Mais il n'osa assiéger ni Sainte-Bazeille, sommée en vain de se rendre, ni Clairac, ni plusieurs autres places, dont la force de résistance lui était connue. Il en rencontra une très vive à Gontaud, qu'il bouleversa de fond en comble, à Auvillars, qui obtint «vie et bagues sauves», à Valence-d'Agen, qui, prise une première fois et révoltée, ne se rendit qu'après avoir été foudroyée de mille ou douze cents coups de canon. Il arriva au maréchal, pendant cette campagne, deux graves accidents. Devant Sainte-Bazeille, une maladie se mit dans son armée, il en fut atteint lui-même et dut cantonner ses troupes. Il touchait à la fin de ses expéditions, lorsque, au mois d'octobre, dit le journal du chanoine Syreuilh, «comme il faisait la revue de son armée et voltigeait sur son cheval, sondit cheval glissant, tomba sur sa jambe gauche et lui rompit l'os de ladite jambe, un doigt plus haut que la cheville». Il se fit remplacer à la tête des troupes, du consentement de tous les capitaines, par son fils, Charles de Gontaud, baron de Biron, alors âgé de dix-huit ans, le même qui, après avoir vécu avec tant de gloire, devait périr si misérablement de la main du bourreau.