Déclarations de Henri au coadjuteur de Rouen.—Désordres en Rouergue, en Quercy et à Mont-de-Marsan.—Tentatives de corruption de l'Espagne, révélées par Henri au roi de France.—Correspondance latine avec les princes protestants de l'Europe.—Querelles de Henri III avec la reine de Navarre.—Marguerite chassée de la cour.—Arrestation de ses dames d'honneur.—Duplicité de Henri III.—Reprise de Mont-de-Marsan par le roi de Navarre.—Michel de Montaigne.—Actes arbitraires du maréchal de Matignon.—Réclamations de Henri.—Attitude des habitants de Casteljaloux.—Négociations au sujet du retour de Marguerite à Nérac.—La Ligue protestante: vues chimériques et but pratique.

Les deux premiers mois de l'année 1583 ne nous offrent aucun événement remarquable. Le 6 mars, Henri répondit de Nérac à une lettre pressante que lui adressait son cousin germain, Charles de Bourbon, coadjuteur de l'archevêque de Rouen. Le prélat, se plaçant sur le terrain purement politique, le conjurait de changer de religion. Il avait écrit, selon toute apparence, avec l'agrément de Henri III. Ce prince, voyant monter, peu à peu, le flot de la Ligue, saisissait toutes les occasions de donner ou de faire donner au roi de Navarre le conseil de rentrer dans l'Eglise, et par conséquent de détruire la raison ou le prétexte invoqué par les ligueurs. La réponse est d'une éloquence presque sacerdotale: il s'y trouve des mots qu'on admira plus tard dans les œuvres oratoires de Bossuet. «Vous m'alléguez qu'il peut mésavenir (arriver mal) au roi et à Monsieur. Je ne permets jamais à mon esprit de pourvoir de si loin à choses qu'il ne m'est bienséant ni de prévenir ni de prévoir... Mais quand Dieu en aurait ainsi ordonné (ce que n'advienne), celui qui aurait ouvert cette porte, par la même providence et puissance nous saurait bien aplanir la voie; car c'est lui par qui les rois règnent et qui a en sa main le cœur des peuples. Croyez-moi, mon cousin, que le cours de votre vie vous apprendra qu'il n'est que de se remettre en Dieu, qui conduit toutes choses, et qui ne punit jamais rien plus sévèrement que l'abus du nom de religion.»

Au mois d'avril et au mois de mai, il y eut en Guienne des «levées, armements et constructions militaires», que Henri signale à Matignon et désapprouve, les jugeant inutiles et de nature à répandre l'alarme. Quoique les relations fussent amicales entre le roi et le maréchal, il ne fut guère tenu compte de ces observations, qu'il dut renouveler et accentuer, au sujet de quelques mouvements en Rouergue et en Quercy et à Mont-de-Marsan. «Je vous prie, dit-il à Matignon, que vous nous veniez voir, le plus tôt que vous pourrez... Nous résoudrons s'il faudra aller à Mont-de-Marsan, ou en Quercy ou Rouergue, où les choses sont en mauvais état, et à quoi il est besoin de remédier, si on ne veut y voir un grand mal...» Il est presque démontré que Henri III, peu de temps après, laissa entrevoir au roi de Navarre qu'il le verrait, sans trop de déplaisir, rentrer dans la ville de Mont-de-Marsan; mais Matignon, selon ses habituelles façons d'agir, ou suivant des instructions secrètes de la cour, temporisa outre mesure. Henri, de son côté, fut obligé, par de graves préoccupations, de prendre plus longuement patience qu'il ne l'eût voulu et d'ajourner une revendication décisive. Il reçut, au mois de mai, de la cour d'Espagne, des propositions qu'un ambitieux vulgaire eût jugées séduisantes. «Le vicomte d'Echaus ou d'Etchau, sujet du roi de Navarre, dit Berger de Xivrey, avait un beau-frère nommé Udiano, sujet de Philippe II. Ce prince profita des relations entre ces deux gentilshommes, pour faire proposer au roi de Navarre une somme de trois cent mille écus à toucher immédiatement, suivie de cent mille écus par mois, s'il voulait faire la guerre à Henri III. Saint-Geniès et Mornay, chargés de refuser cette offre, eurent, en même temps, mission de faire prier le roi d'Espagne de prêter à leur maître, sans conditions politiques, une somme de cinq cent mille écus, pour laquelle il aurait engagé tous ses biens. Le roi d'Espagne ne prêta rien, et chercha inutilement à renouer l'affaire vers l'automne.»

Ce fut en ce moment, semble-t-il, que le roi prit le parti d'avertir Henri III des offres de l'Espagne. Seulement, soit par hasard, soit plutôt par un habile calcul politique, l'avis que Du Plessis-Mornay était chargé de transmettre ne parvint au roi de France qu'après la prise de Mont-de-Marsan par le roi de Navarre. La lettre qui accréditait Mornay fut écrite à la fin du mois de décembre: «La dévotion que j'ai et aurai, toute ma vie, à tout ce qui touche V. M. et le bien de son service, m'a fait dépêcher promptement le sieur Du Plessis, pour la grande confiance que j'ai en lui, et de sa fidélité, aussitôt que l'occasion s'est présentée d'affaires très importantes, et dont il est nécessaire que V. M. soit au plus tôt avertie et bien particulièrement informée. Il plaira à V. M. l'ouïr et le croire de ce qu'il vous dira de ma part, comme moi-même...»

Une note de Berger de Xivrey complète cet historique sommaire. Mornay avait été à la cour, au sujet de l'affaire de Marguerite. A ce moment (fin du mois de décembre 1583), il y retourna chargé de dévoiler au roi les tentatives de corruption du roi d'Espagne et l'entreprise formée pour livrer aux Espagnols la ville d'Arles. On mit beaucoup de mystère dans cette négociation. La Vie de Mornay place à la fin de 1583 le départ de l'envoyé, mais il n'arriva à la cour que dans le mois de janvier ou février. Quant à ce que dit d'Aubigné, copié par d'autres historiens, que Henri n'aurait-pas repoussé spontanément les propositions de Philippe II, et qu'il les eût acceptées définitivement, sans la mort de Monsieur, qui arriva le 10 juin 1584, il suffit de rapprocher cette assertion des dates et des faits authentiques, pour la réduire à néant: une semblable erreur, calomnie inconsciente, peut s'expliquer d'ailleurs par l'ignorance, où fut certainement laissé d'Aubigné, des négociations entre Philippe II et le roi de Navarre et des démarches de Henri auprès de la cour de France.

Avant cette affaire, le roi de Navarre en avait eu sur les bras plusieurs autres, dont il convient de parler avec quelques détails. Ce fut, d'abord, celle de Mont-de-Marsan, à travers les préoccupations de laquelle vint se jeter une volumineuse correspondance latine avec tous les princes protestants de l'Europe[35], œuvre de Du Plessis-Mornay, qui, sous prétexte de travailler à l'établissement de la concorde et de l'unité de doctrine parmi les réformés, déjà divisés, s'efforçait de créer une Ligue protestante, pour l'opposer à la Ligue catholique, dont il redoutait la prochaine entrée en campagne. De la mi-juin aux premiers jours d'août, l'esprit de Henri est obsédé par les désordres en Rouergue, en Quercy et à Mont-de-Marsan, qu'il a déjà signalés à Matignon. On sent, dans ces lettres, que la patience lui échappe et qu'il finira par songer à quelque coup de vigueur. Il en méditait un, assurément, lorsque survint le scandale retentissant qui termina le séjour de la reine de Navarre à la cour de France.

[35] Appendice: [XXIV.]

Marguerite y était arrivée le 15 mars 1582. La légèreté de ses mœurs l'autorisait peu à faire la satire des mœurs du roi et de ses favoris. Elle s'attira par là leur animadversion; et sa liaison avec Monsieur, que Henri III avait toujours détesté, ajouta un grief politique à ceux qu'on fit valoir contre elle auprès de son frère. Le duc de Joyeuse, alors au comble de la faveur, était en mission à Rome. Henri III lui envoya une lettre qu'on supposa pleine d'épigrammes contre Marguerite. La reine de Navarre, devinant cet acte de vengeance, fit assassiner, dit-on, le courrier du roi et s'empara de la lettre. La vérité n'a jamais été entièrement divulguée au sujet de cet incident. Quoi qu'il en soit, les soupçons du roi tombèrent sur sa sœur, et il se répandit contre elle en injures et en menaces. Il lui reprocha, devant la cour, les désordres de sa vie, lui jeta au visage la liste de ses amants, et l'accusa même d'avoir eu un bâtard depuis son mariage. Il lui ordonna enfin de quitter sans délai Paris, afin de délivrer la cour de sa «présence contagieuse. Le lundi, huitième jour du présent mois d'août 1583, dit le journal de L'Estoile, la reine de Navarre, après avoir demeuré en la cour du roi son frère l'espace de dix-huit mois, partit de Paris, pour s'acheminer en Gascogne, retrouver le roi de Navarre son mari, par commandement du roi réitéré plusieurs fois...» Mais, à la réflexion, Henri III se ravisa, et jugeant politique d'ajouter un scandale à celui de la veille, pour avoir un prétexte de l'atténuer, il donna l'ordre de courir après sa sœur et de la séparer de deux de ses suivantes, Mme de Duras et Mlle de Béthune. Un capitaine des gardes, accompagné d'archers et d'arquebusiers, arrête la litière de la reine près de Palaiseau, force Marguerite à se démasquer, ce qui était la suprême injure pour une femme de qualité, à cette époque, maltraite Mme de Duras et Mlle de Béthune, et, laissant la reine presque seule continuer son voyage, les conduit prisonnières à l'abbaye de Ferrière, où elles subirent devant le roi lui-même, assure-t-on, un interrogatoire dont Henri III voulut avoir le procès-verbal. Le roi écrivit alors à son beau-frère qu'il s'était cru obligé de chasser d'auprès de la reine Mme de Duras et Mlle de Béthune «comme une vermine très pernicieuse, et non supportable auprès d'une princesse d'un tel rang»; mais il ne disait rien de l'affront subi en pleine cour par la reine elle-même. La lettre de Henri III trompa si bien le roi de Navarre, qu'il se crut obligé d'y répondre par des remercîments. «Je m'assure, disait-il, que quand ma femme aura su ce qui en est, elle ne pourra qu'elle ne reconnaisse l'honneur que Vos Majestés lui font d'avoir tant de soin de la dignité et réputation de sa personne et de sa maison... Au reste, il n'est pas besoin que je vous die que je la désire extrêmement ici, et qu'elle n'y sera jamais assez tôt venue.» Mais, dès que la vérité lui fut connue, «l'extrême désir» du roi se changea en répugnance. Il envoya d'abord Du Plessis-Mornay demander à Henri III des explications; d'Aubigné assure qu'il reçut une semblable mission, dont il rend compte dans ses Mémoires; et, vers la fin du mois de décembre 1583, Yolet fut chargé, à son tour, d'aller négocier, à ce sujet, auprès de la cour de France; car cette affaire avait dégénéré peu à peu en contestation politique, comme nous le verrons plus loin. Les négociations durèrent plus d'un an. Marguerite ne rentra que le 13 février 1585 à Nérac, où le roi la vit deux ou trois fois en passant, par politesse, mais sans pouvoir dissimuler le mépris qu'elle lui inspirait.

Les tribulations conjugales du roi de Navarre ne lui firent pas oublier ses vues sur Mont-de-Marsan: cette place était de son patrimoine; elle avait une importance de premier ordre, «assise, dit la Vie de Mornay, sur le confluent de deux rivières, et commandant un grand pays». Le traité de Fleix stipulait qu'elle serait rendue sans délai au roi de Navarre. A plusieurs reprises, il avait été mandé aux consuls de Mont-de-Marsan de recevoir ce prince et ses officiers, et au maréchal de Matignon, d'exiger des consuls l'obéissance. «Diverses jussions en avaient été expédiées, mais le maréchal, qui connaissait les intentions de la cour, tergiversait, depuis trois ans, et payait d'excuses le roi de Navarre.» Après avoir temporisé lui-même, à son corps défendant, Henri, au milieu des soucis et des tracas dont nous venons de parler, résolut d'en appeler à la force.

Le 19 novembre 1583, il écrivait à Saint-Geniès, son lieutenant-général en Béarn: «Ayant eu réponse du maréchal de Matignon, par laquelle je perds toute espérance de rentrer au Mont-de-Marsan par son moyen, je me résolus hier de faire exécuter une entreprise avec mes gardes et celles de M. le Prince, la nuit d'entre le dimanche et le lundi. Dont je n'ai voulu faillir de vous avertir par ce porteur exprès, vous priant faire tenir prêts six cents arquebusiers pour les faire acheminer audit Mont-de-Marsan, si vous avez un avertissement... De ma part, je m'y acheminerai aussi dès que je saurai la nouvelle.»