Le roi de France, avant d'obéir aux sommations de la Ligue, voulut tenter un dernier effort auprès du roi de Navarre. Il lui envoya une députation composée de l'abbé Philippe de Lenoncourt, plus tard cardinal, de M. de Poigny, et du président Brulart de Sillery. «Au départ de cette députation, dit P. de L'Estoile, on faisait déjà à Paris l'épitaphe du roi de Navarre, parce qu'on disait qu'il serait incontinent bloqué et pris; et toutefois beaucoup trouvaient l'instruction étrange qu'on lui voulait donner pour sa conversion, qui était avec l'épée sur la gorge. Aussi madame d'Uzès, voyant qu'à la queue de ceux qu'on y envoyait pour cet effet, il y avait une armée, ne put se tenir de dire au roi, en gossant à sa manière accoutumée, en présence de plusieurs ligueurs qui étaient là, «qu'elle voyait bien que l'instruction du Béarnais était toute faite et qu'il pouvait bien disposer de sa conscience, puisque à la queue des confesseurs qu'on lui envoyait, il y avait un bourreau».

La députation arriva, le 25 août 1585, à Nérac, où se trouvait Henri, accablé de travaux et de préoccupations, mais ferme et confiant. Les députés avaient pour mission de conjurer, une dernière fois, le roi de Navarre de rendre les places de sûreté, de révoquer les ordres qu'il avait donnés pour une levée en Allemagne, et de se faire catholique, dans l'intérêt de la succession au trône, le cas échéant, ou, tout au moins, de suspendre, durant dix mois, l'exercice de la religion réformée. De Thou nous a conservé l'analyse détaillée de la réponse du roi de Navarre au discours de l'abbé de Lenoncourt. «Le roi répondit aux ambassadeurs qu'il était infiniment redevable à S. M. des favorables dispositions où elle était à son égard et des témoignages honorables qu'elle voulait bien lui en donner; qu'au reste, il était sensiblement mortifié de ce que ce prince n'avait pas mieux aimé accepter ses services, comme il l'aurait fait, s'il eût été mieux conseillé, que se livrer au caprice de gens qu'il regardait avec raison comme ennemis de sa personne et de son Etat, et de leur prêter même des armes par sa trop grande bonté, pour l'obliger à entreprendre malgré lui la guerre la plus injuste. Qu'il remerciait S. M. du soin qu'elle paraissait prendre de son salut, mais qu'il la priait de faire réflexion s'il y aurait de la justice ou de l'honneur pour lui d'abandonner, pour des motifs de crainte et d'espérance, une religion dans laquelle il avait été élevé...; que cependant il ne refuserait pas de se faire instruire et de changer, s'il était dans le mauvais chemin, non plus que de se soumettre à la décision d'un concile libre... Que pour ce qui était des villes de sûreté accordées aux protestants, il était inutile de leur en demander la restitution dans un temps où on ne pourrait les accuser d'injustice quand ils en demanderaient de nouvelles, afin de pouvoir se mettre à couvert des fureurs de la guerre pour laquelle les ennemis du repos public faisaient de si grands préparatifs. Qu'enfin il importait peu, pour la tranquillité de l'Etat, qu'il suspendît pour un temps l'exercice de la religion protestante, et qu'elle avait jeté en France des racines trop profondes, à l'abri des précédents édits, pour pouvoir espérer que celui que les factieux venaient d'extorquer de S. M. fût capable de l'exterminer ainsi en un instant.»

Le lendemain, Henri congédiait la députation, en lui remettant pour son beau-frère cette déclaration courtoise, dont la correction irréprochable dut être plus sensible à Henri III que ne l'eût été une violente protestation: «Je penserais offenser la suffisance (capacité) de MM. de Lenoncourt, de Poigny et président Brulart, si je voulais, par cette lettre, discourir et faire entendre à V. M. ce qui s'est passé entre eux et moi. Je suis bien marri que je ne suis accommodé en toutes les choses qu'ils m'ont proposées de la part de V. M., pour laquelle et son contentement je voudrois accommoder et employer ma vie propre; mais je me promets tant de sa bonté et prudence, qu'elle en trouvera les occasions raisonnables.»

Henri, comme on le voit, restait toujours fidèle à sa politique envers la couronne. Jamais il n'avait consenti, et il ne consentit jamais, dans la suite, à répondre en ennemi ou même en adversaire aux actes d'hostilité de Henri III. Il ne gardait pas seulement cette attitude dans ses lettres au roi de France ou dans ses déclarations aux envoyés de ce prince, mais encore dans tous les documents par lesquels il exprimait publiquement sa pensée.

Au commencement du mois d'août, par exemple, il avait eu, à Saint-Paul-Cap-de-Joux, dans le Lauraguais, une entrevue avec le prince de Condé et le duc de Montmorency, d'où il sortit un manifeste signé des deux princes. Dans ce manifeste, il dénonce les visées de la Maison de Lorraine, il fait l'apologie de sa propre conduite, et déclare ne tenir pour ennemis que les chefs de la Ligue, qui sont «ennemis de la Maison de France et de l'Etat, tels que, peu auparavant, le roi les avait déclarés[44]».

[44] Appendice: [XXXI.]

CHAPITRE VI

Sixte-Quint et la Ligue.—La bulle du 9 septembre 1585 contre le roi de Navarre et le prince de Condé.—Réponse de Henri à la bulle.—Début de la «guerre des Trois Henri».—Condé reprend les armes en Poitou et en Saintonge.—Il assiège Brouage.—Sa désastreuse expédition dans l'Anjou.—Henri III se décide à faire la guerre aux calvinistes.—Formation de trois armées royales.—Energie du roi de Navarre.—La comtesse de Gramont.—Son caractère; son dévouement au roi de Navarre; son rôle.—Voyage de Henri à Montauban.

Après le départ des envoyés de la cour, Henri venait d'expédier à tous les princes protestants et à divers personnages la copie de la protestation collective dont nous venons de parler, lorsque les foudres du Vatican grondèrent sur sa tête. Le pape Grégoire XIII était mort, au mois d'avril. Le Père Daniel rapporte que, «peu de jours avant sa mort, s'entretenant avec le cardinal d'Este, il lui dit que les Ligués de France n'auraient jamais ni bulle, ni bref de lui, d'autant qu'il ne voyait pas assez clair dans cette intrigue. Toutefois la conduite qu'il tint à cet égard autorisa extrêmement la faction, et la condescendance qu'il eut de laisser mettre son nom par le cardinal de Bourbon à la tête de la liste des souverains qui y entraient, fit un étrange effet sur les catholiques». Le successeur de Grégoire, Sixte-Quint, n'hésita pas à désapprouver hautement la Ligue, dont il condamnait l'esprit et les vues factieuses; il donna même une bulle que le duc de Nevers, de passage à Rome, fut chargé de remettre à Henri III, par laquelle «il excommuniait en même temps ceux qui donneraient des secours aux huguenots, et ceux qui entreprendraient quelque chose contre le roi et contre son royaume». C'était viser la Ligue en pleine poitrine; mais les intéressés ne virent là que ce qu'ils voulaient voir. Cette première bulle n'eut aucun retentissement. Il n'en fut pas de même de celle que donna le Pape, cinq jours après, le 9 septembre 1585. Elle excommuniait le roi de Navarre et le prince de Condé, les privait, eux et leurs successeurs, de tous leurs Etats, spécialement du droit de succéder à la couronne de France, et déliait leurs vassaux et sujets de leur serment de fidélité. Par cette bulle, le Saint-Père n'entendait pas venir en aide à la Ligue, qu'il ne mentionnait pas; mais la coïncidence était précieuse pour les factieux: le Pape lançait les foudres spirituelles contre les princes qu'ils voulaient terrasser par leurs armes, afin qu'il n'y eût plus personne entre le trône de France et eux. La Ligue, antérieurement désavouée par Sixte-Quint, allait probablement lui devoir son triomphe.