CHAPITRE III
Les ambassadeurs des princes protestants à Paris.—Leur requête et la réponse de Henri III.—Entrevue de Saint-Brice.—Méfiance des calvinistes.—Discussions pendant l'entrevue.—Ajournement et reprise des négociations.—Catherine de Médicis et Turenne.—Perfidie de la reine-mère.—Rentrée en campagne.—Reprise de Castillon par Turenne.—Succès du roi de Navarre en Saintonge et en Poitou.—L'armée du duc de Joyeuse et ses succès.—Joyeuse retourne à la cour.—Expédition de Henri jusque sur la Loire.—Le comte de Soissons et le prince de Conti entrent à son service.—Henri rétrograde jusqu'en Poitou.—Les trois nouvelles armées royales.—Henri III à Gien.—Le nouveau manifeste du roi de Navarre.
La trêve conclue en Saintonge entre le roi de Navarre et Biron, ou plutôt accordée gracieusement par Biron au roi de Navarre, avait été suggérée par Henri III, effrayé des entreprises de la Ligue et de la perspective d'une invasion allemande. Des pourparlers avaient lieu constamment pour amener une nouvelle entrevue de la reine-mère et du roi de Navarre; Henri III se flattait de gagner son beau-frère en le ramenant à la religion catholique, et Catherine se proposait, au pis-aller, de faire tomber ce prince dans quelqu'un des pièges familiers à sa diplomatie. La reine-mère était déjà venue en Poitou, au mois de juillet; mais elle n'avait pu décider le roi de Navarre à se prêter à une négociation personnelle. L'arrivée à Paris des ambassadeurs des princes protestants et les allures de plus en plus hautaines des chefs de la Ligue déterminèrent Catherine à faire de nouvelles instances auprès de Henri. La démarche des princes protestants avait un caractère comminatoire qu'il faut expliquer.
Ces princes, sollicités depuis deux ans par le roi de Navarre, avaient pris enfin la résolution d'intervenir en France. «Très difficiles à échauffer, dit Mézeray, et ne s'émouvant que par des raisons de grand poids, ils différaient toujours à se mêler des affaires de leurs voisins, jusqu'à ce qu'il leur eût manifestement paru qu'il s'agissait purement de la religion, et non pas de l'obéissance des sujets envers leur prince. Lorsqu'ils en furent pleinement informés par les édits mêmes et les mandements du roi, et que le roi de Navarre leur eût fourni des marchands qui assuraient les premiers paiements des capitaines et gens de guerre, tant sur les joyaux qu'il avait fait porter en ce pays-là par Ségur-Pardaillan, que sur les promesses de la reine Elisabeth, et sur la caution du duc de Bouillon et de quelques autres seigneurs, ils conclurent entre eux d'assister les religionnaires tout de bon; mais auparavant ils jugèrent à propos de députer une grande et solennelle ambassade vers le roi, par laquelle ils l'exhorteraient de vouloir entretenir les édits de pacification; croyant que si les prières de tant de princes et d'Etats ses anciens alliés ne trouvaient point de lieu auprès de lui, au moins elles témoigneraient que leur envie n'était pas de faire la guerre à un roi de France de gaîté de cœur, mais de secourir les opprimés et de maintenir la religion qu'ils professaient.»
Henri III s'efforça d'abord d'éconduire les ambassadeurs en affectant de quitter Paris, de séjourner à Lyon, de voyager en divers lieux, pendant qu'ils l'attendaient à deux pas du Louvre. Il lassa la patience des uns, qui repartirent sans audience, mais ne put éviter les autres ni leurs remontrances, qui tendaient d'une manière générale au rétablissement des édits de pacification et contenaient des reproches sur le peu de foi qu'il avait gardé aux huguenots. Le roi n'accueillit qu'avec une extrême hauteur reproches, conseils et souhaits, et congédia définitivement les ambassadeurs après une seule audience. Il y eut quelque chose de légitime dans la fierté dont fit preuve Henri III en cette occasion; mais les historiens s'accordent à reconnaître qu'il lui eût été facile de faire sentir son autorité et de maintenir sa dignité, sans jeter le gant à des princes dont il pouvait déconcerter ou ajourner l'entreprise par une attitude moins provoquante.
Après le départ des ambassadeurs protestants, Henri III se tourna avec une vivacité nouvelle du côté du roi de Navarre. Catherine de Médicis, malgré la goutte qui l'incommodait, se rendit à Poitiers et obtint enfin, non sans une série de contre-temps et de laborieuses négociations, qu'une conférence aurait lieu entre elle et le roi de Navarre. Le rendez-vous fut pris au château de Saint-Brice, près de Cognac, pour la mi-décembre. Henri et Condé, assistés de plusieurs conseillers, s'y entourèrent de toutes les précautions imaginables. Le château appartenait à un de leurs amis; mais cette sûreté ne leur suffit pas, ni plusieurs autres que leur accordait Catherine. Ils exigèrent la présence dans le voisinage de quatre de leurs régiments, dont un gardait le château, pendant chaque séance. Par-dessous leurs habits de gala, Henri, Condé, Turenne et d'autres chefs calvinistes affectèrent de porter des armes défensives, et la reine-mère s'en étonnant, Condé répondit: «C'est encore trop peu, Madame, d'un plastron et d'une cuirasse pour se couvrir contre ceux qui ont faussé les édits du roi. Nos biens ayant été mis à l'encan, il ne nous reste plus que des armes, et nous les avons prises pour défendre nos têtes proscrites.» Henri lui-même se départit de ses allures confiantes, dont tout le monde connaissait l'habituelle bonhomie. Quand la reine-mère voulait entretenir à part Henri, Condé ou Turenne, les deux autres gardaient la porte eux-mêmes, comme le régiment gardait le château. Catherine de Médicis était accompagnée des ducs de Montpensier et de Nevers, du maréchal de Biron et de quelques officiers ou gentilshommes dévoués à Henri III, mais non inféodés à la Ligue. Son escorte n'aurait pu la tirer des mains des protestants, s'ils eussent voulu porter la main sur elle, comme la pensée leur en vint, ainsi que le raconte Mézeray: «Mais Henri, qui avait dans le fond de l'âme, non pas à l'intérieur seulement, les véritables sentiments d'honneur, abhorrait tellement toutes les lâchetés, qu'il ne put consentir à celle-là, et crut indigne de sa générosité de se servir des moyens qu'il avait si souvent reprochés à ses ennemis.»
L'histoire a recueilli sur la conférence de Saint-Brice un grand nombre de détails qui peignent en traits pittoresques la situation et les caractères. Voici, d'après l'historiographe Pierre Mathieu, la plus grande partie du dialogue de la reine-mère et du roi de Navarre dans la première entrevue:
«La reine-mère, après les révérences, embrassements et caresses dont elle était fort libérale, parla en cette sorte: «Eh bien, mon fils, ferons-nous quelque chose de bon?
—«Il ne tiendra pas à moi; c'est ce que je désire, repartit le roi de Navarre.
—«Il faut donc que vous me disiez ce que vous désirez pour cela.