—Ah! ah! vous ne comptiez pas sur cette partie d’accompagnement, dit le baron, lorsque sa gaieté fut un peu calmée; voilà donc l’article de la Revue de Paris que vous aviez à composer! Et vous croyez que je vais vous laisser chanter des duos italiens avec madame pendant que je cours les bois?... Vous me prenez pour un mari par trop débonnaire, vicomte.—Allons, allons, à gauche par quatre;—en avant!—Faites-moi l’amitié de venir prendre un fusil. Nous allons avant souper lancer un ou deux lièvres au bois de la Corne.

—Monsieur de Bergenheim, s’écria la vieille demoiselle, lorsque son émotion lui permit enfin de parler, ceci est d’une inconvenance... d’une grossièreté...; c’est un procédé de soldat... de cannibale... J’ai le cerveau brisé; je suis sûre d’avoir la migraine avant un quart d’heure... C’est digne d’un gardeur de chèvres.

—Ne songez donc pas à votre migraine, ma tante, répondit Christian, dont la bonne humeur paraissait excitée par les plaisirs de la journée: vous êtes fraîche comme un bouton de rose... et Constance aura pour son souper des têtes de lièvres rôties à discrétion.

En ce moment, un second vacarme, aussi éclatant que le premier, se fit entendre dans la cour; les sons rauques et faux d’un cor de chasse, évidemment joué par un amateur très novice, accompagnaient les abois confus et glapissants d’une meute nombreuse; le tout se trouvait entremêlé d’éclats de rire, de coups de fouet, de clameurs de toute espèce. Au milieu de ce tapage, on distingua tout à coup un cri plus perçant que tous les autres, un cri d’angoisse et de désespoir.

—Constance! s’écria Mlle de Corandeuil, d’une voix de fausset pleine de terreur; elle se précipita aussitôt vers les fenêtres de l’antichambre et tout le monde la suivit.

Le spectacle de la cour était aussi bruyant que pittoresque. Marillac, debout sur un banc, soufflait comme un triton dans une trompe à la Dampierre, en essayant de jouer la valse de Robert le Diable d’une manière encore plus infernale que ne l’a notée l’auteur. A ses pieds, sept ou huit chasseurs et autant de domestiques encourageaient de leurs cris une chasse d’une espèce nouvelle. La meute du baron, en grand renom dans le pays, était composée d’une quarantaine de chiens, estampillés tous sur la cuisse droite de l’écusson de Bergenheim. Le poil tombant verticalement formait, d’après toutes les règles de l’art héraldique, un champ de gueules naturel, au milieu duquel les trois têtes de taureau d’argent avaient été dessinées par un caustique qui laissait la peau à nu. De tout temps, les chiens du château avaient été ainsi timbrés aux armes de leurs maîtres, et Christian, grand partisan des vieux usages, n’avait eu garde d’abroger celui-là. Cet insigne féodal avait probablement agi sur le moral de la meute, car il était impossible de trouver à vingt lieues à la ronde une collection de bassets plus hargneux, de braques plus débauchés, de limiers plus méchants et de lévriers plus querelleurs; chasseurs parfaits d’ailleurs, mais il semblait que, comme chiens de qualité, tous les vices leur fussent permis.

C’est au milieu de cette horde, sans foi ni loi, le museau rouge encore d’un lièvre dépecé l’instant d’auparavant, qu’était tombée l’infortunée Constance, après avoir traversé l’antichambre, l’escalier, le vestibule et le perron, toujours poursuivie par le son de la trompe de Christian, qui produisait sur ses nerfs l’effet du cor d’Astolphe. Un honnête marchand du moyen âge, surpris au détour d’un bois par une embuscade de routiers, ne devait pas en être accueilli autrement que ne le fut le carlin au moment où il se jeta tête baissée dans la cour. Soit que la querelle entre Corandeuils et Bergenheims eût gagné jusqu’à l’espèce canine; soit à l’instigation des laquais qui, du plus grand au plus petit, détestaient cordialement l’animal, il fut en un moment lancé comme s’il eût été un daim, atteint, bousculé, roulé, piétiné, mordu par les quarante brigands à quatre pattes qui semblaient décidés à emporter chacun en guise de trophée un lambeau de sa robe café au lait.

Le personnage qui prenait le plus de plaisir à ce déplorable spectacle était sans contredit le père Rousselet. Il se frottait les mains derrière le dos, les jambes écartées dans l’attitude du colosse de Rhodes, tandis que les pans de son habit tombant jusqu’à terre lui donnaient l’air d’un kanguroo délassant ses pattes sur sa queue. Sa grande bouche, fendue comme un bec de kakatoès, laissait échapper sans interruption un sifflement provocateur qui encourageait les assassins dans leur crime au moins autant que la fanfare de Marillac.

—Constance! cria une seconde fois Mlle de Corandeuil, glacée d’épouvante à la vue de son carlin couché sur le flanc au milieu de ses ennemis, et semblable à une carcasse de cheval mangé par les loups.

Cet appel fut sans effet sur la partie animale des acteurs de cette scène, mais elle produisit sur la livrée et même sur une partie des chasseurs la même impression que la terrible clameur d’Achille sur les Troyens au bord du Scamandre; les cris d’encouragement cessèrent à l’instant; plusieurs des assistants cherchèrent à s’éclipser prudemment, le piqueur se mit à rappeler à grands coups de fouet ses subordonnés; quant à Rousselet, plus politique que tous les autres, il se jeta intrépidement dans la mêlée, lançant à droite et à gauche de vigoureuses ruades, et prit dans ses bras le roquet presque évanoui, qu’il emporta comme une mère son enfant, sans s’inquiéter de laisser à la meute acharnée la moitié des basques de son habit.