Christian, se cramponnant à l’arbuste qu’il avait saisi, se redressa et releva ensuite Lambernier, qui eût été incapable de le faire lui-même, car la frayeur et l’aspect de l’eau tourbillonnante lui avaient donné le vertige. Quand ce dernier fut debout, il chancela à deux ou trois reprises, et ses jambes se dérobèrent sous lui comme s’il eût été ivre.
Le baron le regarda un instant en silence, et l’expression de ses yeux était faite pour porter au dernier degré une terreur dont les symptômes étaient assez visibles.
—Va-t’en, lui dit-il enfin, quitte le pays sur-le-champ, tu as le temps de t’enfuir avant qu’il soit fait aucune poursuite. Mais songe que, si tu dis jamais, à qui que ce soit sur la terre, un mot de ce que tu m’as raconté et de ce qui s’est passé entre nous, je saurai te retrouver, fût-ce au bout du monde; dans ce cas, tu ne mourras que de ma main.
—Je le jure par la très sainte Vierge et par tous les saints..., balbutia Lambernier devenu tout à coup fervent catholique et rendu par le danger qu’il venait de courir à sa dévotion méridionale.
Christian lui montra du doigt l’échelle de pierre au-dessus de laquelle ils étaient.
—Voici ton chemin; passe le gué, remonte le bois des frênes et gagne l’Alsace. Si tu te conduis bien, j’assurerai ton sort.—Mais rappelle-toi:—un seul mot d’indiscrétion, et tu es un homme mort.
A ces mots, par un de ces mouvements nerveux dont les hommes d’une vigueur extraordinaire ne calculent pas toujours l’effet, il le poussa dans le sentier qu’il lui avait indiqué. Lambernier, dont les forces s’étaient complètement épuisées dans les luttes successives qu’il venait de soutenir, et qui avait peine à se tenir debout, perdit l’équilibre à cette secousse aussi violente qu’inattendue. Il trébucha à la première marche, tourna en essayant de se remettre d’aplomb et tomba enfin, la tête la première, le long du talus presque vertical. Une saillie de l’escarpement, contre laquelle il alla frapper d’abord, le rejeta sur le rocher éboulé. Il glissa lentement sur sa convexité en poussant des cris lamentables; un moment il se cramponna à un petit buisson qui avait poussé dans une gerçure de la pierre, mais son bras brisé en deux endroits dans sa chute n’eut pas la force de s’attacher à ce fragile moyen de salut; il le laissa échapper tout à coup de sa main, jeta un dernier cri de douleur et de désespoir, roula deux fois sur lui-même et tomba lourdement dans le torrent, où il s’engloutit comme une masse déjà privée de vie.