Aucune des femmes du château n’assistait à ce repas; cet usage, un peu imité de l’Anglais, avait été adopté par la baronne pour les soupers qui servaient de clôture ordinaire aux parties de chasse de son mari. Ces jours-là elle se dispensait de paraître à table, soit qu’elle trouvât par trop fastidieux de présider d’interminables séances, dont les ruses du lièvre, la mort du daim et les hauts faits de la meute alimentaient invariablement les discussions; soit qu’elle voulût laisser par son absence une liberté entière à des cavaliers plus habiles en général à démonter un perdreau ou à vider un flacon, qu’à faire leur cour à une femme du monde. Il est probable que cette conduite était convenablement appréciée par ceux qui en étaient l’objet et qu’ils en éprouvaient une certaine reconnaissance malgré les vifs regrets donnés à l’absence de ces dames; c’était la phrase officielle. Arrivant à table, le plus souvent harassés de fatigue, trempés de sueur ou de pluie, mourant de faim, dans un délabrement aussi complet de costume que d’estomac, ils devaient peu regretter le joug d’étiquette qu’impose aux plus effrontés viveurs la présence d’une maîtresse de maison. Ils se livraient donc pour la plupart aux liesses du festin avec ce débraillement de corps et d’esprit dont les charmes sont appréciables par toutes les personnes qui ont passé un seul après-midi la poitrine sanglée par une carnassière.

Le souper étant arrivé à ce période qui n’a pas de nom exact dans la langue gastronomique, et pendant lequel les dispositions méthodiques et les savantes théories du maître d’hôtel sont à chaque instant violées par les fantaisies révolutionnaires des convives, le dessert était servi sans que l’entremets eût disparu. Quelques plats plus solides tenaient même çà et là comme d’inexpugnables redoutes, malgré les assauts réitérés que leur faisaient subir un ou deux mangeurs retardataires, héritiers de l’appétit de Gargantua. Le repas ressemblait à une course, lorsqu’au dernier tour les chevaux sont disséminés sur l’arène, à distance irrégulière, selon la vigueur de leurs jarrets. Les dîneurs, les soupeurs pour mieux dire, avaient procédé de même d’une dent inégale, d’après l’ardeur ou la ténacité de leur appétit, combinées avec la capacité de leur estomac. Déjà la majorité cherchait à raviver l’émoussement de son goût par l’âcreté saline du fromage de Roquefort ou la pulpe fondante de la poire de Saint-Germain, que l’arrière-garde piochait encore les foies truffés d’un pâté de Strasbourg. La même dissidence régnait sur mer; mer rouge, bien entendu. Quelques-uns, sobres par goût ou par nécessité, s’obstinaient à tremper d’une double ration d’eau le simple mâcon du premier service, tandis que le plus grand nombre savourait les vins de Bordeaux et du Rhin dans des vidrecomes habituellement consacrés à la bière d’Alsace. Car, dans certaines provinces de Cocagne où se perpétue le bien boire de nos aïeux, le decrescendo des coupes, en raison inverse de la quantité du liquide qu’elles contiennent, est en souverain mépris. Toutes les petites recherches de service, inventées par la parcimonie moderne, sont proscrites comme attentatoires aux jouissances réelles; la demi-douzaine de dés à coudre en cristal, qui accompagne chaque couvert sur les tables élégantes, semble une superfluité fallacieuse. Pour un grand nombre de gourmets de campagne plus robustes que raffinés, l’unité immuable des verres est une habitude qui a l’autorité d’un dogme.

Parmi les plus fervents prosélytes de cette religion carnavalesque, Marillac, l’œil étincelant et les joues enluminées plus encore que de coutume, se distinguait au premier rang. Assis entre le gros notaire et un autre bon compagnon qui, par leur exemple et leurs provocations continuelles, eussent grisé un évêque, il vidait verre sur verre, rouge après blanc et blanc après rouge, avec accompagnement de plus en plus bruyant de rires, de bons mots, de joyeusetés de toute espèce. A chaque instant, sa tête s’échauffait au milieu des libations destinées à rafraîchir son gosier et sans qu’il s’aperçût du complot tramé par ses voisins qui trouvaient fort plaisant de mettre sous la table un élégant de Paris. Du reste, il n’était pas le seul qui se laissât entraîner sur la pente glissante que termine l’attrayant abîme de l’ivresse. La plupart des convives partageaient son abandon imprudent et son exaltation progressive. D’un bout de la table à l’autre, il régnait une bachique émulation qui présageait pour la fin de la séance une gaieté voisine de l’orgie.

Au milieu de ces joues colorées sous lesquelles le vin semblait circuler avec le sang, de ces yeux brillants d’un éclat lourd et factice, de toute cette pantomime déréglée si contraire aux calmes habitudes des gesticulateurs, qu’on eût dit des bras italiens attachés à des poitrines alsaciennes, deux figures s’isolaient de l’expression générale et contrastaient étrangement avec l’épanouissement insouciant des autres. Au centre de la table, le baron remplissait les fonctions de maître de maison avec une sorte d’emportement nerveux qui pouvait passer pour gaieté de bon aloi aux yeux de ses hôtes, hors d’état d’étudier sa physionomie; mais un observateur de sang-froid eût bientôt soulevé le masque et compris que ces efforts violents de plaisanterie et de bonne humeur essayaient de dissimuler quelque horrible souffrance. De temps en temps, au milieu d’une phrase ou d’un rire commencés, il s’arrêtait subitement; les muscles de sa face se détendaient comme si le ressort qui les mettait en jeu se fût brisé; l’expression de son regard devenait fauve et sombre; il s’affaissait sur sa chaise et y restait immobile, étranger à ce qui l’entourait et livré à quelque obsession mystérieuse contre laquelle sa résistance se trouvait impuissante. Tout à coup il paraissait se réveiller d’un rêve lugubre, se secouait par un effort convulsif et se jetait dans la conversation avec une parole tranchante, saccadée, incohérente; il encourageait l’humeur bruyante de ses hôtes, les excitait aux folies de l’ivresse et leur donnait lui-même l’exemple; puis la même pensée inconnue teignait de nouveau son visage d’un éclair sinistre, et il retombait dans le supplice d’une rêverie qu’on pouvait croire épouvantable à le juger par son reflet extérieur.

Parmi les convives, un seul, assis presque en face de Bergenheim, semblait être dans le secret de sa préoccupation et en étudiait les symptômes avec une attention dissimulée, mais profonde. Gerfaut, car c’était lui, apportait à cet examen un intérêt qui réagissait sur sa propre physionomie; soit que l’animation générale fît ressortir la teinte uniforme de son teint, soit qu’une émotion contenue décolorât ses joues en concentrant le sang vers le cœur, il était plus pâle encore que de coutume. Ses traits paraissaient altérés et son front se sillonnait fréquemment de rides pensives ou douloureuses. Il y avait une sorte de complicité entre l’inquiétude de son observation et la distraction morne de Christian. A l’insu de ce dernier, une pensée commune torturait ces deux hommes de son étreinte empoisonnée, semblable au serpent du groupe de Laocoon qui enlace de ses replis une de ses victimes, tandis que ses dents s’enfoncent au flanc d’une autre.

—Quand je vis que le lièvre gagnait le passage du haut, dit un des convives, beau vieillard de soixante ans, à cheveux gris et à joues rubicondes, je courus vers la jeune coupe pour l’attendre au retour. J’étais bien sûr, notaire, qu’il sortirait sain et sauf de vos mains. On sait qu’il est écrit sur votre fusil: Homicide point ne seras!

—Vous voulez dire liévricide ou léporicide, cria Marillac de l’autre bout de la table; allons, notaire, défendez-vous: une, deux! en garde!

—Monsieur de Camier, répondit d’un ton de bonne humeur le chasseur dont l’adresse était ainsi mise en doute, je n’ai pas la prétention d’être de votre force. Je n’ai jamais tué d’aussi gros gibier que celui de votre dernière chasse.

Cette réponse faisait allusion à une petite mésaventure arrivée récemment au premier interlocuteur, à qui sa vue basse avait fait prendre un veau pour un chevreuil. Les rieurs, qui s’étaient d’abord égayés aux dépens du notaire, se tournèrent contre son adversaire.

—Combien avez-vous fait faire de paires de bottes avec votre gibier? demanda l’un d’eux.