Marillac se pencha vers lui avec la candeur d’un agneau qui présente sa tête au boucher, et lui serra sympathiquement les mains.
—O poète, reprit-il, n’éprouves-tu pas comme moi, les soirs, à l’heure du crépuscule, un vague besoin de vie chaude, parfumée et orientale? Veux-tu dire adieu à cette patrie ingrate et voguer vers le pays où le ciel bleu se reflète dans la mer bleue? Venise! le Rialto et le Pont des Soupirs, le Lido et Saint-Marc, les gondoliers chantant les stances du Tasse et l’atroce schlague autrichienne! Rome! le Colisée et Saint-Pierre; les loges du Vatican et le Panthéon; le Tibre jaune et les cardinaux rouges; la mélancolie de la campagne romaine et la mal’aria.—Naples! les lazzaroni et le Vésuve, San-Carlo et la Chiaja.—Connue l’Italie! je la sais par cœur. Enfoncée!—Allons plutôt à Constantinople. J’ai soif de sultanes, j’ai soif de houris, j’ai soif...
—Mais, parbleu, buvez si vous avez soif.
—Volontiers. Je ne dis jamais non. J’ai soif de voluptés exorbitantes, car je suis un homme carré par la base. Je méprise l’amour en bonnet de coton et j’adore le danger. Le danger, c’est ma vie à moi. Je veux des échelles de soie longues comme celle de Jacob; des citadelles à escalader; des craquements de petits pieds sur les feuilles sèches, les soirs, au clair de la lune; des baisers corrosifs, toujours les soirs, à la barbe des maris et des eunuques noirs. Les eunuques noirs ont-ils de la barbe? peu importe. Barbus ou non, je les méprise. Je veux pour ciel de lit une voûte d’acier composée de cinq cents poignards; ne comprends-tu pas, poète, le piquant du poignard!—Quel exécrable jeu de mots! C’est égal, allons à Constantinople. J’enlève le sérail, et je m’appelle Marillac bey, ou Marillac pacha, ou peut-être sultan Marillac.—Oh! oh! fameux!
D’un bel uso di turchia.
—Je vous en prie, ne le faites plus boire, dit Gerfaut au notaire de l’autre côté duquel il était assis.
L’artiste regarda quelque temps son ami d’un air sérieux et lui dit ensuite avec intérêt:
—Tu as raison de ne vouloir plus boire, Octave, j’allais te le conseiller. Tu as déjà fait excès aujourd’hui et j’ai peur que tu ne t’en trouves mal, car tu es d’une faible santé; tu n’es pas, comme moi, un homme carré par la base.—Figurez-vous, messeigneurs, que ce jeune homme pâle que j’ai l’honneur de vous présenter, M. le vicomte de Gerfaut, gentilhomme de Gascogne, roué de profession et étoile littéraire de premier ordre, est affligé par la nature d’un estomac qui n’a rien de commun avec celui de l’autruche; il a besoin des plus grands ménagements. Aussi, nous l’abreuvons principalement d’eau de seltz et nous le nourrissons de blancs de volaille. De plus, nous conservons ce précieux phénomène entre deux couvertures de laine, sur une chaudière d’eau bouillante. C’est un grand poète au bain-marie. Je suis moi-même un très grand poète.