XXI
CHRISTIAN de Bergenheim était un de ces hommes dont Napoléon avait en quelque sorte ressuscité la race graduellement éteinte depuis les siècles féodaux; homme exclusivement d’action, ne faisant aucune dépense superflue d’imagination ou de sensibilité, et, dans les occasions capitales, ne laissant jamais voyager leur âme plus loin que la portée de leur sabre. L’absence complète de ce sens que la plupart nomment irritabilité maladive, et quelques-uns poésie, avait conservé aux ressorts de son caractère leur inflexibilité rude et native. Son âme manquait d’ailes pour sortir du monde positif; mais cette indigence avait sa compensation: il était impossible d’appliquer un bras plus vigoureux que le sien à tout ce qui était résistance matérielle. Il ne vivait jamais ni hier ni demain, il vivait aujourd’hui. Insignifiant avant ou après, il déployait au moment voulu une énergie d’autant plus puissante qu’aucune déperdition intempestive d’émotion ou de rêverie n’en avait amolli l’action. Les rares idées contenues dans son cerveau y avaient acquis, par l’effet même de cette rareté, un développement clair, dur et impénétrable, pareil au diamant. A la clarté intérieure de ces étoiles fixes, il allait en toute chose, comme on va au soleil, tête haute, droit devant lui et prêt à broyer du pied les obstacles qui eussent essayé d’arrêter sa marche ou de le faire dévier de son chemin.
En ce moment pourtant, malgré cette forte trempe de son caractère, Bergenheim fut sur le point de fléchir sous le coup dont il venait d’être frappé. Au lieu de se joindre aux personnes qui transportaient Marillac, ce fut au jardin qu’il descendit en sortant de la salle à manger, car le besoin d’air qu’il avait prétexté pour quitter ses hôtes était une réalité en même temps qu’une excuse. Il se sentait oppressé jusqu’à l’étouffement par les émotions auxquelles il servait de proie depuis quelques heures. La dissimulation, dont la prudence lui faisait une nécessité et son honneur un devoir, en avait encore aggravé le tourment en le comprimant. Les douleurs de l’homme ont ce raffinement qui les complète et les rend incomparables; c’est de toute leur lourdeur qu’elles pèsent sur l’âme, car l’épanchement leur est interdit. Depuis les gladiateurs de Rome dressés à mourir avec grâce, il est une étiquette pour la souffrance qui lui prescrit le silence et le secret. Il faut savoir faire de la chape de plomb qui vous écrase, un manteau où se cache votre supplice. Se découvrir un seul instant pour gémir en liberté, pour montrer aux autres ses stigmates sanglants, cela s’appellerait faiblesse, impudeur, lâcheté! On permet les cris à l’enfant et les pleurs à la femme; mais l’homme doit boire son sang comme fit Beaumanoir, afin que nul ne voie sa plaie et ne rie de lui parce qu’il est blessé.
Christian marcha longtemps d’un pas violent à travers les sentiers et les taillis du parc. Baignant à l’air froid du soir sa tête nue et brûlante, il cherchait à calmer ce bouillonnement intérieur, tempête du sang qui se déchaîne, au milieu de laquelle la raison flotte et se débat comme un navire près du naufrage. Dans certaines tortures morales, le même feu qui embrase de ses langues aiguës les fibres irritables du cœur fait monter au cerveau une vapeur obscure; et plus la flamme dévore, plus la fumée étouffe; plus les sentiments sont poignants, plus les idées se troublent.
Bergenheim lutta avec énergie contre ce vertige dans lequel il sentait tournoyer son esprit; ne pouvant s’arracher tout entier au supplice, il essaya du moins d’en dégager sa tête. Il employa tout ce qu’il avait de force à recouvrer son sang-froid, à dominer les périls et les douleurs dont il était entouré, d’un regard ferme, sinon indifférent, à reconquérir en un mot l’empire sur lui-même qui lui était habituel et qui, pendant le souper, l’avait abandonné à plusieurs reprises. Ses efforts ne furent pas vains. La vigueur de son âme, terrassée un instant par la violence de ses sensations, finit par prendre le dessus. Sans faiblesse, sans exagération, sans emportement, il contempla sa position comme s’il eût été question d’un autre. Deux faits, l’un accompli, l’autre encore incertain, se dressaient devant lui dans toute l’horreur d’une vision funèbre: d’un côté le meurtre, de l’autre l’adultère; le tombeau dans le torrent pour pendant au lit nuptial outragé. Aucune puissance humaine ne pouvait remédier au premier de ces malheurs ou en arrêter les conséquences; il l’adopta donc, comme on tend le cou à la hache sur l’échafaud, mais il en détourna son esprit, dont il avait besoin pour un autre supplice. En attendant le jour voisin peut-être de l’expiation, il demanda une trêve au cadavre pour ne plus s’occuper que de la femme. Il soumit au principe d’honneur orgueilleux et inflexible, première religion de son âme, la conduite qu’il devait tenir à son égard. Jusqu’alors il n’existait contre elle que des présomptions, graves, il est vrai, si l’on réunissait les révélations de Lambernier aux étranges indiscrétions de Marillac. Connaître la vérité tout entière lui parut le premier devoir à remplir envers lui-même comme envers elle: innocente, il avait un pardon à obtenir; coupable, un châtiment à infliger.
—C’est un abîme, se dit-il, et je trouverai peut-être au fond autant de boue que de sang. N’importe, j’y descendrai.
Lorsqu’il rentra au château, sa physionomie avait recouvré son calme habituel. Le regard le plus observateur eût à peine découvert une légère altération dans ses traits, la main la plus habile à apprécier les pulsations de la fièvre n’eût rien deviné en interrogeant la sienne. Le champ de bataille de la salle à manger était enfin abandonné. Vainqueurs et vaincus s’étaient retirés dans leurs chambres. Ce fut à celle de l’artiste qu’il monta d’abord, afin qu’aucune singularité dans sa conduite n’attirât l’attention; car, en sa qualité de maître de maison, une visite à l’un de ses hôtes tombé mort ou à peu près à sa table était en quelque sorte un devoir. Les soins prodigués à Marillac avaient prévenu le danger qu’auraient pu faire naître son imprudente ivresse et l’espèce de poison dont il l’avait couronné. Étendu au milieu de son lit, dans la position où on l’y avait placé, il dormait du sommeil lourd et pénible qui sert d’expiation aux excès bachiques. A quelque distance, Gerfaut écrivait, assis devant une table; il semblait disposé à veiller toute la nuit et à remplir ainsi, avec le dévouement de l’amitié, les fonctions de garde-malade.
A la vue du baron, Octave se leva; sa figure, où tant d’émotions s’étaient peintes pendant le souper, avait repris aussi une rare expression de réserve. Ce fut avec un égal sang-froid que ces deux hommes s’abordèrent.
—Dort-il? demanda Christian, en obéissant au geste de son hôte qui lui recommandait de ne pas faire de bruit.