Le baron qui, au milieu de ses efforts violents pour vaincre son émotion, conservait l’étrange lucidité d’esprit qu’inspire souvent le danger, saisit avec empressement cette ouverture.

—Il aura voulu passer la rivière pour se sauver, dit-il; dans son trouble il aura manqué le gué et se sera noyé.

Le procureur du roi secoua la tête d’un air de doute.

—Cela n’est pas probable, dit-il; je connais les lieux. S’il avait cherché à passer la rivière un peu au-dessus ou un peu au-dessous du gué, peu importe, le courant l’aurait porté dans la petite baie plus haut que la roche et non ici. Il est évident qu’il a dû se noyer ou être noyé plus bas. Je dis: être noyé, car vous pouvez remarquer qu’il a une blessure à la partie gauche du front, comme s’il avait reçu un coup violent, ou que sa tête eût porté contre un corps dur. Or, s’il s’était noyé accidentellement en essayant de traverser la rivière, il ne se serait pas blessé de la sorte.

Cette remarque, faite avec la perspicacité dont l’habitude des affaires criminelles doue en général les membres du parquet, rendit le baron muet; tandis que chacun s’épuisait en conjectures pour expliquer la manière dont cet événement tragique avait pu arriver, et prenait parti pour ou contre la question accidentelle, il resta immobile, les yeux vaguement fixés sur la rivière, et évitant de regarder le cadavre dont l’aspect lui figeait le sang dans le cœur. Pendant ce temps, le procureur du roi avait tiré de sa carnassière une écritoire, une plume et du papier, armes de son état qu’il portait habituellement par une précaution dont l’opportunité se trouvait en ce moment justifiée.

—Messieurs, dit-il en s’asseyant sur une branche horizontale du saule, en face du noyé, deux d’entre vous vont avoir la complaisance de m’assister comme témoins, tandis que je rédige mon procès-verbal. Si quelqu’un a des déclarations à faire relativement à cet événement, je le prie aussi de rester, afin que je reçoive sa déposition.

Personne ne bougea, mais Gerfaut lança au baron un regard si pénétrant que celui-ci détourna les yeux.

—Du reste, messieurs, reprit le magistrat, je vous engage fort à ne pas renoncer pour cela au plaisir de la chasse. Ce spectacle n’a rien d’attrayant, et je vous jure que si mon devoir ne me retenait ici, je serais le premier à m’y soustraire. Baron, je vous prie de m’envoyer deux hommes et un brancard pour enlever le corps; je le ferai transporter dans une de vos fermes, afin de ne pas effrayer ces dames.

—Le procureur du roi a raison, dit Christian, que ces paroles délivrèrent d’une anxiété affreuse; par prudence, il n’eût osé proposer qu’on se remît en route, et la torture qu’il souffrait auprès du cadavre de l’homme qu’il avait tué devenait de plus en plus intolérable.—En route, messieurs; ce spectacle est réellement horrible; les sangliers nous en distrairont.