Le vicomte Octave de Gerfaut était un de ces hommes de talent et de mérite, qui sont les véritables paladins d’un siècle où la plume la plus légère pèse plus dans la balance sociale que ne ferait l’épée à deux mains de nos aïeux. Il était né dans le midi de la France, d’une de ces bonnes vieilles familles chez qui la fortune diminue à chaque nouveau quartier de noblesse, et dont le nom finit par être tout le bien. Après avoir fait des sacrifices pour lui donner une éducation digne de sa naissance, ses parents ne jouirent pas du fruit de leurs efforts, et Gerfaut se trouva orphelin au moment où il venait de terminer son droit à Paris. Alors il abandonna la carrière dans laquelle son père avait rêvé pour lui la toge rouge bordée d’hermine. Une imagination mobile et colorée, un goût passionné pour les arts, et, plus que tout cela, quelques liaisons contractées avec des gens de lettres, décidèrent sa vocation et le lancèrent comme un ballon perdu dans la littérature.

Sans murmure comme sans découragement, l’ardent jeune homme vida jusqu’à la lie le calice que versent aux néophytes, dans l’âpre carrière des lettres, les éditeurs, les comités de lecture et les bureaux de rédaction. Ce stage, qui pour plusieurs finit par le suicide, ne lui coûta qu’une partie de son patrimoine: il supporta cette perte en homme qui se sent la force de la réparer. Son plan était fait, il le suivit avec persévérance et devint un exemple frappant de la puissance irrésistible qu’acquiert l’intelligence unie à la volonté. Pour lui, la réputation gisait à des profondeurs inconnues sous un sol aride et rocailleux; il fallait, pour y atteindre, creuser une sorte de puits artésien. Gerfaut accepta ce labeur héroïque; pendant plusieurs années il fut à l’œuvre jour et nuit, le front baigné d’une sueur douloureuse, que du bout de l’aile séchait l’espérance. Enfin, la sonde de l’infatigable travailleur frappa la source souterraine vers laquelle tant de généreux esprits se courbent haletants pour ne s’y désaltérer jamais. A ce coup victorieux, la gloire jaillit et, retombant en gerbe lumineuse, fit étinceler un nom nouveau, dont l’éclat avait été trop chèrement payé pour ne pas être durable.

A l’époque dont nous parlons, Octave avait foulé aux pieds toutes les ronces du champ littéraire, et il pouvait choisir parmi les fleurs épineuses, les seules qui croissent en ce terrain. Avec une souplesse de talent qui rappelait parfois le protéisme de Voltaire, il abordait les genres les plus disparates. A une valeur poétique généralement reconnue, ses drames joignaient ce mérite positif qui se résume au théâtre par la locution consacrée: faire de l’argent; aussi les directeurs le saluaient-ils avec respect, tandis que les collaborateurs pullulaient autour de lui comme les oiseaux de basse-cour autour d’un coq généreux dont ils recherchent le patronage. Les journaux payaient au poids de l’or ses articles et ses feuilletons; les revues s’arrachaient les prémices de quelque fragment d’un de ses romans inédits; ses ouvrages, illustrés par Porret et par Tony Johannot, resplendissaient triomphalement derrière les vitraux de la galerie d’Orléans; Gerfaut enfin avait marqué sa place parmi cette douzaine d’écrivains qui s’appellent eux-mêmes, et à juste titre, les maréchaux de la littérature française, dont Chateaubriand est le connétable.

La raison qui avait amené un pareil personnage à cent lieues du balcon de l’Opéra, pour ôter et remettre la pantoufle d’une jolie femme, était-elle un de ces caprices aussi fréquents que passagers dans l’esprit des artistes, ou un de ces sentiments qui finissent par absorber tout le reste de la vie? C’est ce que fera connaître la suite de ce récit.

Le jeune homme assis en face de Gerfaut offrait, au moral comme au physique, un contraste qu’un faiseur de parallèles n’eût pu souhaiter plus complet. C’est une espèce fort répandue aujourd’hui par devers le boulevard de Gand que celle à laquelle appartenait Marillac, et dont il offrait un type assez saillant. Il n’est personne qui n’ait rencontré sur le trottoir un de ces braves garçons destinés à faire de bons officiers, de parfaits négociants, de très suffisants magistrats, mais que, par malheur, l’artistomanie a pris à la gorge. Ordinairement c’est à l’occasion du talent d’un autre qu’ils s’ingèrent d’en avoir. L’un est beau-frère d’un poète, l’autre gendre d’un historien; de là ils concluent le droit d’être poète ou historien à leur tour. Thomas Corneille est le premier modèle de la médiocrité se faisant bel esprit à propos de génie; mais il faut avouer que, parmi nos écrivains d’aventure, fort peu arrivent au rang de Thomas Corneille. Plusieurs, se rendant justice à demi et ne se trouvant pas de fortune à lever bannière, se mettent sous le patronage d’un suzerain auquel ils prêtent foi et hommage. Il n’est pas un des hauts et puissants seigneurs de la Revue de Paris qui n’enrôle une demi-douzaine de ces varlets de bonne volonté pour porter, l’un son grand sabre, l’autre son baudrier, l’autre rien, selon l’étiquette suivie à l’enterrement de Marlborough, si l’on en croit la complainte.

C’était de Gerfaut que Marillac s’était fait le caudataire, et cette vassalité se trouvait rémunérée par quelques bribes de collaboration, miettes tombées de la table du riche; lié avec lui depuis l’École de droit, où ils avaient été compagnons de folies un peu plus que d’études, il s’était jeté à ses côtés dans l’arène littéraire; puis des fortunes différentes ayant accueilli leurs efforts, il était descendu peu à peu du rôle de rival à celui d’écuyer. Talent à part, Marillac était artiste du bec et des ongles, artiste depuis la pointe, ou, pour mieux dire, le plateau de ses cheveux jusqu’à l’extrémité de ses bottes, qu’il eût voulu allonger à la poulaine, par respect pour le moyen âge; car il excellait surtout dans la partie vestimentale de son état et possédait, entre autres mérites intellectuels, les plus longues moustaches de la littérature. S’il n’avait guère l’art lui-même dans le cerveau, en revanche il en avait toujours le nom à la bouche. L’art! pour prononcer ce mot il arrondissait les lèvres comme M. Jourdain pour dire O. Vaudeville ou peinture, poésie ou musique, il faisait de tout, semblable à ces chevaux à deux fins, qui vont également mal à la selle ou au cabriolet. Au sortir du brancard musical, il endossait bravement le harnais littéraire, qu’il regardait comme sa véritable vocation et sa gloire principale. Il signait: «Marillac, homme de lettres»; du reste, à part un profond dédain pour le bourgeois, qu’il appelait épicier, et pour l’Académie française, dont il avait juré de n’être jamais, on ne pouvait lui reprocher de défaut sérieux. Son penchant pour le pittoresque d’expression, qu’il prenait pour saveur artistique, n’était pas toujours, il est vrai, d’excellente compagnie, et son humour dégénérait quelquefois en imitation d’Arnal, la plus fastidieuse de toutes les facéties; mais malgré ces petits travers, son affection du moyen âge et sa passion malheureuse pour le talent, c’était un digne, brave et joyeux garçon, rempli de qualités solides et fort dévoué à ses amis, surtout à Gerfaut. On pouvait donc lui pardonner d’être artiste avant tout, artiste quand même! artiste! malédiction!!!

—Ton histoire sera-t-elle longue? dit-il à Gerfaut, lorsqu’après souper Catherine les eut conduits dans la chambre à deux lits où ils devaient passer la nuit.

—Longue ou courte, que t’importe, puisque tu es condamné à l’écouter!

—C’est que, dans le premier cas, je ferais du grog et chargerais ma pipe; autrement, je me contenterai d’un cigare.

—Prends ta pipe et fais du grog.