LE lendemain, avant que la plupart des habitants du château eussent songé à quitter leur lit, ou du moins leur appartement, un homme à cheval sortit seul par une porte de la cour des écuries donnant sur le parc. Il était enveloppé jusqu’au menton d’une longue redingote de voyage, garnie de brandebourgs et de fourrures, vêtement un peu prématuré pour la saison, mais dont l’air vif et froid qui régnait en ce moment faisait apprécier l’opportunité. Après avoir tourné le château par l’avenue circulaire, il traversa l’allée de platanes et le pont, et prit ensuite à gauche le chemin de la Fauconnerie. Il fit tout ce trajet au pas et en modérant l’ardeur de sa monture, fort beau cheval du Yorckshire qui, par la manière ferme et élastique dont il relevait les pieds en marchant, protestait contre l’allure lente et grave imposée à son ardeur. Il semblait donc que le charme d’une promenade solitaire fût le seul motif d’une sortie aussi matinale et qu’aucun intérêt pressant n’attirât le cavalier vers le but de son excursion. Mais lorsqu’il eut atteint le bouquet de bois depuis lequel Gerfaut avait, pour la première fois, aperçu le château de Bergenheim, et qu’en se retournant après y être entré il eût vu disparaître à travers les arbres les hautes girouettes des tourelles du bord de l’eau, il rendit tout à coup les rênes à son coursier. Le généreux insulaire ne se fit pas répéter cette invitation et prit sa course avec autant d’entraînement que s’il eût suivi une chasse au renard par les bruyères de son pays. Il galopa de la sorte pendant environ trois quarts de lieue sans presque ralentir son premier élan, malgré les inégalités d’une route qui, comme nous l’avons dit, suivait une ligne à peu près droite au milieu d’un terrain tortueux et accidenté. Il eût été difficile de décider lequel on devait le plus admirer, des jambes de l’animal ou des poumons du cavalier; car celui-ci, durant ce rapide trajet, exécuta sans reprendre haleine, pour ainsi dire, toute l’ouverture de Guillaume Tell. Il le faut avouer, le fausset dont il nasilla le ranz des vaches de l’andante avait plus d’analogie avec un mirliton de Saint-Cloud qu’avec le hautbois; mais, en revanche, quand il fut arrivé au presto, sa voix, assez bonne basse-taille, claqua si énergiquement aux oreilles du cheval que celui-ci redoubla de vigueur, comme si cette mélopée eût produit sur ses nerfs auditifs l’effet de la trompette qui sonne la charge un jour de bataille.

Le promeneur, qu’on aura peut-être reconnu à cette prouesse musicale, termina son concert en s’arrêtant à l’entrée d’une des langues de bois qui descendaient jusqu’à la rivière du haut des rochers et rompaient çà et là l’uniformité des prairies. C’était la dernière qu’il eût à traverser avant de sortir du vallon, et de là à la Fauconnerie il n’y avait plus que pour environ dix minutes de chemin. Du haut de sa selle et en jetant les yeux dans cette direction, il pouvait déjà distinguer la fumée des maisons du village, dont les colonnes ondoyantes s’élevaient au milieu du brouillard du matin et tranchaient sur sa couleur blanchâtre par une nuance d’un gris azuré. Cette vue ne parut lui inspirer aucun désir de poursuivre sa course de ce côté. Après avoir regardé quelque temps autour de lui pour s’orienter, il quitta le chemin, s’enfonça à droite au milieu des arbres et s’arrêta enfin au pied d’un d’entre eux, plus grand que la plupart des autres, et isolé au milieu d’une petite pelouse qui, en le laissant ainsi à découvert, lui faisait une sorte de place d’honneur.

C’était un de ces beaux arbres, cheveux blancs des forêts, comme on en trouve souvent dans les paysages de Salvator, un hêtre vénérable et gigantesque; la tige principale, entièrement séchée à une trentaine de pieds du sol, s’élevait, semblable à un squelette de bois, au milieu de la verdure jaunissante dont l’entouraient les branches collatérales que la vie n’avait pas encore quittées. A la base, le tronc avait été tellement rongé du temps, qu’une crevasse, graduellement agrandie par la crue de chaque année, s’était presque entièrement vidée. Le cœur de l’arbre, attaqué d’une lente, mais continuelle vermoulure, avait fini par tomber en poussière; il restait à peine quelques couches de l’aubier par où la sève pouvait encore monter au sommet et le nourrir, et l’écorce entr’ouverte formait par sa cavité une niche dans laquelle une personne pouvait se tenir debout aisément. Près de cet arbre coulait un très mince ruisseau, qui, après avoir pris sa source à quelque distance, descendait à petit murmure à la rivière en se creusant un lit étroit dans la terre argileuse qu’il arrosait. Telle était la modestie de son cours, qu’à quelques toises seulement une nuance d’un vert plus frais et un gazon plus touffu étaient les seuls indices annonçant sa présence. C’était là un de ces lieux classiques pour les rendez-vous, depuis qu’il y a dans le monde des bois, des ruisseaux et des amants, un de ces sites qui font partie essentielle d’une décoration d’opéra-comique ou de vaudeville, et jouent un rôle aussi important dans une scène champêtre qu’un divan dans une scène de salon. Rien n’y manquait, ni l’ombrage protecteur, ni les murmures langoureux de l’onde, ni les oiseaux gazouillant sous la feuillée, ni le paysage pittoresque tout à l’entour, ni le doux gazon pour tapis et pour coussins.

Après être descendu de son coursier et l’avoir attaché à une des branches du hêtre en se conformant à l’usage immémorial des poursuivants d’amour, le cavalier frappa deux ou trois fois du pied pour se dégourdir les jambes, et tira ensuite de son gousset une fort jolie montre de Bréguet.

—Huit heures dix minutes, dit-il; je suis en retard et cependant je suis en avance. Il paraît que les horloges de la Fauconnerie ne sont pas fort bien réglées.

Au rendez-vous j’arrive la première.

Raimbaud! Raimbaud!

L’artiste eût beau interroger les échos, d’une voix qui ne rappelait que d’un peu loin celle de Mlle Falcon, il ne fut pas plus heureux qu’Alice, et personne ne lui répondit. Ce ne fut pas sans un assez vif sentiment d’humeur qu’il vit qu’au lieu d’arriver le dernier, comme il l’avait supposé, il était obligé de faire ce qu’on appelle, d’une manière triviale, mais pittoresque, le pied de grue. Son tempérament méridional ne lui permettant pas de justifier cette comparaison par l’immobilité de son attitude, au lieu de rester perché sur une jambe avec la dignité de l’oiseau des clochers, il se mit à marcher en long et en large d’un pas rapide et saccadé, en sifflant aussi terriblement que si ses lèvres eussent été armées d’un gros sifflet de voleur:

Quand je quittai ma Normandie....

J’attends.... J’attends....