Dans cette hypothèse, le frère Dagobert serait un moine de Cluni, son confident, à moins que ce ne fût son propre frère, comme l'indiquerait la tendresse avec laquelle il parle de lui et de ses neveux[462]. La seule difficulté, c'est que les ouvrages théologiques contiennent des allusions et des renvois à la Dialectique, et dans celle-ci les passages correspondants se retrouvent[463]. Mais répétons que ce peut être un composé de traités d'époques différentes, et, dans les dernières années de sa vie, Abélard peut avoir revu et rassemblé en corps d'ouvrage toute sa philosophie. Cette rédaction achevée et arrêtée à Cluni serait notre Dialectique.

Note 462:[ (retour) ] C'est l'opinion de M. Cousin, qui pense qu'Abélard rédigea sa Dialectique pour l'instruction de ses neveux, «nepotum disciplinae desiderium.» On peut croire aussi que ces neveux sont la postérité. Mais cependant ces mots: «Vestri contemplatione mihi blandiente, languor discedit, etc.,» semblent indiquer qu'il s'adresse à son frère et aux enfants de son frère, en leur disant: Votre image me rend la force. (Ouvr. inéd., Introd., p. XXXI et suiv.—Dial., p. 229.)

Note 463:[ (retour) ] Intr. ad. theol., p. 1125.—Theol. christ., p. 1341.

Mais une chose plus positive que nos conjectures, c'est que nous avons ici un monument à peu près complet de l'enseignement du vrai fondateur de l'école philosophique de Paris.

Il serait infini d'analyser dans son entier un si grand ouvrage. Il suffit d'exposer avec exactitude quelques parties fondamentales, dont la connaissance sera la clé de tout le reste; des citations textuelles donneront une idée de la manière de l'auteur. Nous craignons bien qu'on ne trouve encore ces extraits trop nombreux et trop étendus. Qu'on se rappelle pourtant que toute cette scolastique n'effrayait pas Héloïse.

La première section de la Dialectique, sous ce titre: Des parties d'oraison[464], était divisée en trois livres, répondant à l'Introduction de Porphyre, aux Catégories et à l'Interprétation d'Aristote. Le premier livre manque: c'était, je crois, proprement le Livre des parties; le second, dont les premières pages sont perdues, traite des catégories ou prédicaments.

Note 464:[ (retour) ] Liber Partium (on supplée orationis). En donnant ce nom à un traité sur les préliminaires de la logique, Abélard étendait un peu le sens du mot partes; il faisait comme ceux qui intituleraient grammaire les éléments de la philosophie. Car on appelait ordinairement partes ce qu'il fallait apprendre avant d'étudier artes; c'était la grammaire d'après Priscien, Donat, etc., et mêlée d'un peu de logique (aujourd'hui, analyse logique). Voyez ces vers d'Alan de l'Ile:

Si quis sublimes tendit ad artes,

Principio partes corde necesse sciat;

Artes post partes veteres didicere magistri.

(Budd., Observ. Select., XIX, t. VI, p. 149.)

La substance est la première des catégories, et le fond de toutes les autres. Elle tient donc le premier rang dans la logique, que l'on accuse d'être une science purement verbale. La substance est aussi l'idée nécessaire et fondamentale de toute science ontologique; écartez cette idée, le monde objectif devient une fantasmagorie vaine. M. Royer Collard a dit quelque part qu'on peut juger une philosophie sur l'idée qu'elle donne de la substance; c'est à rectifier cette idée que Leibnitz a mis son étude, pensant régénérer avec elle toute la philosophie, et l'idéologie a regardé comme sa première réforme la proscription même du mot substance. Commençons l'examen de la doctrine d'Abélard par la théorie de la substance, non qu'elle soit originale (il y a bien peu de parties originales dans la logique de ce temps-là); mais elle est importante, et peut nous apprendre à saisir et à parler la langue de la Dialectique.

On connaît la définition logique de la substance: «Elle n'est dite d'aucun sujet, elle n'est dans aucun sujet.» A cette propriété fondamentale il faut joindre celle-ci: «En restant elle-même, elle peut recevoir les contraires.» Les substances premières sont les individus, les substances secondes sont les genres et les espèces. Ainsi parle Aristote[465].

Note 465:[ (retour) ] Voyez le chapitre précédent et Arist., Categ., II.