La division du mot est celle qui découvre les diverses significations d'un mot, ou qui montre qu'un mot signifiant une même chose a diverses applications. Dans le premier cas, elle explique l'équivoque d'un nom: Le chien est le nom d'un animal qui aboie, d'une bête marine (chien de mer), et d'un signe céleste. Dans le second, on divise un mot selon ses modes ou ses applications modales: Infini se dit ou du temps, ou du nombre, ou de la mesure.

La division du tout a lieu, quand le tout est divisé en ses propres parties soit constitutives, soit divisives. Que nous disions: La maison est en partie murs, en partie toit, en partie fondation, ou bien: L'homme est ou Socrate, ou Platon, ou etc., nous faisons une division du tout ou par le tout (totius ou a toto); mais l'une est celle de l'entier, l'autre celle de l'universel; l'une se fait en parties constitutives, l'autre en parties divisives.

Commençons par la division du genre en ses espèces les plus prochaines[508]. Celle-ci peut être aisément confondue avec la division par différence; mais dans la division en espèces par les différences, il ne s'agit pas des espèces elles-mêmes, mais des formes des espèces. Ainsi l'animal est ou homme, ou quadrupède, ou oiseau, etc., est une division du genre en espèces; l'animal est ou homme ou non-homme, est une division par opposition; l'animal est ou rationnel ou non rationnel, une définition par différence.

Note 508:[ (retour) ] Dial., p. 464.

Abélard n'ajoute ici à Boèce qu'un seul point. Par différences faut-il entendre les formes des espèces, ou seulement de simples noms de différences, qui, suivant quelques-uns, suppléeraient les noms spéciaux pour désigner les espèces, en sorte que rationnel équivaudrait à animal rationnel, animé à corps animé? Les noms des différences contiendraient ainsi, non-seulement la forme, mais la matière, c'est-à-dire la chose tout entière: «Opinion,» dit Abélard, «qui a paru préférable à mon maître Guillaume. Celui-ci voulait en effet, je m'en souviens, pousser à ce point l'abus des mots, que lorsque le nom de la différence tenait lieu de l'espèce dans une division du genre, il ne fût pas le nom abstrait de la différence, mais fût posé comme le nom substantif de l'espèce. Autrement, suivant lui, on aurait pu appeler cela division du sujet en accidents, les différences ne lui paraissant plus alors appartenir au genre qu'à titre d'accidents. C'est pourquoi il voulait, par le nom de la différence, entendre l'espèce elle-même, fondé sur ce mot de Porphyre: Par les différences nous divisons le genre en espèces[509]

Note 509:[ (retour) ] Porphyr. Isag., III.—Boeth., In Porph. a se transl., l. IV, p. 81.

Par un plus grand abus, il employait le nom infini (indéterminé) pour désigner l'espèce opposée. Ainsi, il disait: La substance est ou le corps ou le non-corps. Non-corps pour lui ne désignait que l'espèce opposée à corps; ce terme infini par signification n'était plus qu'un nom substantif et spécial[510]. Mais si, par une nouveauté de langage, on prend les noms des différences ou les noms infinis pour ceux même des espèces, «la lettre n'a plus aucun poids,» c'est-à-dire les textes sont sans autorité. Que devient le soin particulier et le rôle à part que Boèce accorde aux différences? Il ne voulait pas non plus que la simple négation contînt l'idée de l'espèce, lorsqu'il disait: «La négation par elle-même ne constitue point une véritable espèce.» Le non-homme, le non-corps n'est pas une espèce. Les noms négatifs ne remplacent les noms d'espèces que lorsque ceux-ci manquent. Quant aux noms des différences, ils ne sont pas substantifs au sens des noms de substances, mais ce sont des noms pris des différences, c'est-à-dire les différences prises substantivement; car ce que la scolastique appelle des noms pris revient aux noms abstraits des modernes, quand ces noms ne sont pas des noms de genres ou d'espèces. Aussi, de la division du genre par différence, Boèce tire-t-il la définition des espèces, par la jonction du nom divisant de la différence au nom divisé du genre[511]. Cela veut dire que si l'on divise le genre animal en rationnel et irrationnel, ce qui est le diviser par différence, la jonction du genre animal et de la différence rationnel, ou l'expression l'animal rationnel, sera la définition de l'espèce homme; en sorte que c'est un axiome dialectique, que ce qui convient à la division du genre convient à la définition de l'espèce. Or, cela ne se peut dire que de la division du genre par les différences. Si différence équivalait à espèce, cela signifierait que la division du genre en espèces définit l'espèce, ce qui n'a aucun sens. C'est pour cela que Porphyre, d'accord avec Boèce, dit que les différences qui divisent le genre sont toutes appelées différences spécifiques[512].

Note 510:[ (retour) ] Le nom infini est le nom indéfini ou indéterminé qui s'applique à des choses diverses de genre, d'espèce, ou de degré ontologique, tandis que les noms universels sont déterminés à certains genres, à certaines espèces; par exemple, le non-animal est un nom infini, car il s'applique à la substance, au métal, au fer, à l'épée, à l'épée d'Alexandre, etc.; il y a, comme on voit, du rapport entre l'infini dans ce sens et le négatif. Kant entend ainsi l'infini, lorsqu'il traite du jugement, qu'il appelle unendlich. (Crit. de la rais. pure, Analyt. trans., l. I, c. I, sect. II.)

Note 511:[ (retour) ] De Div., p. 642.

Note 512:[ (retour) ] [Grec: Eidopoioi], Porph. Isag., III.—Boeth., In Porph., l. IV, p. 86.