4° Estimation.—Distinguons encore l'entendement ou l'intelligence de l'estimation et de la science. On confond quelquefois l'estimation avec l'intelligence; car on doit estimer pour comprendre, et le mot de pensée (opinio), synonyme de celui d'estimation, est quelquefois transporté à la conception. Mais estimer, c'est croire; l'estimation est la même chose que la créance ou la foi[563]. Comprendre, c'est apercevoir (speculari) par la raison, soit que nous croyions ou non à ce que nous apercevons. Je comprends cette proposition: l'homme est de bois, et je ne la crois pas. Ainsi tout ce qu'on estime ou croit, on le comprend; mais l'inverse n'est pas vraie. D'ailleurs il n'y a estimation que de ce dont il y a proposition, c'est-à-dire conjonction ou division.
Note 563:[ (retour) ] Ce passage serait au besoin la preuve que cet ouvrage est d'Abélard. Celle analogie de l'estimation avec la foi qu'il définit l'une par l'autre, est une opinion qu'il avait empruntée au de Anima (III, iii), et que saint Bernard lui a reprochée. Voyez dans cet ouvrage le I. III, c. iv, et Ab. Op., Introd., I. I, p. 977.
5° Science.—La science est cette certitude de l'esprit qui se soutient indépendamment de toute estimation ou conception. Aussi la science persiste-t-elle dans le sommeil, et Aristote place-t-il les sciences et les vertus, à raison de leur durée, parmi les habitudes, habitus[564], plutôt que parmi les dispositions de l'esprit.
Note 564:[ (retour) ] L'habitude, n'est pas l'accoutumance, mais ce que l'on a en propre comme une faculté naturelle, une capacité, suivant la traduction de M. Barthélemy Saint-Hilaire. La disposition ou diathèse, [Grec: tiùOttni], n'est qu'une affection peu durable. (Categ. VIII.—De la Logique d'Arist., t. 1, p. 167.)
Maintenant, tout ce qui appartient proprement à l'intelligence, entendement ou faculté de concevoir, ayant été séparé de tout le reste, il faut distinguer les différents concepts entre eux. Ils sont simples ou composés, uns ou multiples, bons (sani) ou mauvais (cassi), vrais ou faux; en outre, il y a une distinction à faire entre le concept du composant et celui des composés, entre le concept du divisant et celui des divisés, ou entre la division et l'abstraction.
Les concepts sont simples, lorsque, ainsi que les actions ou les temps simples, ils ne se constituent pas de parties successives; les composés sont l'inverse. Il en est de la conception comme du discours qui la suscite, lequel est simple ou composé. Dire ou entendre: l'homme se promène, c'est passer par une suite d'énonciations significatives, celle d'homme, celle de se promener, et joindre l'une à l'autre. Il y a là des parties successives; car une énonciation, ainsi qu'une conception, peut rester simple et avoir des parties, si elles ne sont pas successives. Exemples: deux, trois, troupeau, amas, maison. La combinaison qui résulte de la matière et de la forme, ou bien de parties agrégées ensemble, n'exclut pas la simplicité. Exemple: le nom d'homme, qui désigne en même temps la matière, animal, et la forme de la rationnalité et de la mortalité.
Les mêmes choses peuvent être conçues et par une conception simple et par une conception successive. Je puis voir tantôt d'une seule et même intuition, tantôt par succession et en plusieurs regards, trois pierres placées devant moi. Ce que fait ici le sens, l'entendement le peut faire. Là est la différence des conceptions exprimées par le mot (intellectus dictionis) ou par l'oraison (intellectus orationis), qui désignent d'ailleurs la même chose. Ainsi le nom animal et sa définition corps animé sensible suggèrent la même pensée; toute la différence, c'est que l'un donne à la fois trois choses, et l'autre les donne successivement. Ainsi la conception donne les choses comme jointes, ou joint les choses pour les donner. Elle est ainsi ou simultanée ou successive.
La différence entre les concepts de mot et les concepts d'oraison s'applique aux concepts qui donnent les choses comme séparées ou qui en opèrent la séparation, et qu'Abélard appelle concept des divisés et concept divisant. Animal donne un concept de choses jointes; non-animal est un nom infini ou indéterminé; il signifie la chose qui n'est pas animal, laquelle donne un concept de choses divisées (intellectus divisorum); et comme la définition de l'animal donne un concept de jonction, la description du non-animal donne un concept de division, proprement un concept divisant (intellectus dividens)[565].
Note 565:[ (retour) ] De Intell., p. 468-473.—Tout ceci concorde avec ce qui a été dit au chapitre précédent sur la division, la description, etc.
Les concepts simples ou composés sont uns, s'ils consistent dans une seule jonction, ou dans une seule division ou disjonction; autrement ils sont multiples. «La jonction, comme la division ou disjonction, est une, lorsque l'esprit marche continûment d'un seul et même élan, et n'a qu'une intention mentale, par laquelle il accomplit sans interruption le cours une fois commencé d'un premier concept.» Ce langage un peu figuré signifie qu'il y a unité dans un concept, fût-il composé de parties et de parties successives, lorsque l'esprit le forme par un seul et même acte, lorsqu'il n'y a du moins rien de successif dans l'opération intellectuelle. En effet, quand même vous prendriez des choses successives, si vous les combinez de telle sorte qu'en les parcourant discursivement (discurrendo), vous posiez une seule essence; ou bien quand, par la force d'une seule affirmation, voua assemblez et rendez réciproquement unis des éléments divers par le lien de l'attribution, par celui de la condition ou du temps, ou par tout autre mode; pourvu qu'il y ait impulsion mentale unique, il y a unité de concept. Quand je prononce continûment animal raisonnable, l'auditeur conçoit animal et rationnalité comme une seule chose, il en fait un tout; et semblablement, quand je dis animal non-raisonnable. Peu importe d'ailleurs que la chose soit réellement ou non comme elle est conçue; le concept n'en existe pas moins. Caillou raisonnable et chimère blanche sont des concepts uns, comme animal raisonnable et homme blanc. Cette unité se trouve même dans les propositions transitives, et dans celles dont les termes sont liés par le cas oblique. Dans le concept, la maison de Socrate, il y a unité comme dans celui-ci, maison socratique. Dans un seul concept peuvent se faire plusieurs jonctions, plusieurs divisions. Mais l'unité de concept disparaît avec la continuité de l'acte. Les concepts sont bons (sani), lorsque par eux nous entendons les choses comme elles sont; autrement, ils sont mauvais (cassi), et on les appelle opinions plutôt que concepts. «L'opinion, dit Aristote, est la pensée de ce qui n'est pas, plutôt que de ce qui est.[566]» Suivant lui, les concepts sont bons, lorsqu'ils ressemblent aux choses. Le concept d'homme serait, comme le concept de la chimère, un concept vain et mauvais, s'il n'y avait pas d'homme du tout.