En définitive, concevoir une chose autrement qu'elle n'est, peut vouloir dire—ou que le mode de conception diffère du mode d'existence, par exemple qu'on la conçoit séparée, quoiqu'elle ne le soit pas, pure, quoiqu'elle soit mixte;—ou bien que la chose est conçue comme existant dans un état, avec un mode autre que l'état ou le mode réel.—Dans le premier cas, autrement se rapporte à concevoir; dans le second, il se rapporte au verbe exprimé ou sous-entendu dans la conception. Dans le premier cas, la chose est autrement conçue qu'elle n'est dans la réalité, et la conception n'est pas vaine pour cela. Dans le second, la chose est conçue comme étant autrement qu'elle n'est, et c'est une vaine conception.
De même, cette proposition: «Le concept est juste et valable, quand la chose est conçue comme elle est,» n'est une proposition vraie, que si l'on ajoute comme elle est dans le sens où elle est conçue. Tout dépend de ce que l'esprit entend, quand il conçoit. Suivant le sens qu'il attache à ce qu'il affirme, un même concept peut être vrai et faux en même temps. C'est le cas de tout concept qui peut être ramené à la forme d'une proposition hypothétique. Par exemple, l'homme est un âne, peut être ramené à cette forme: Si l'on entend que l'homme est un animal comme l'âne, l'homme est un âne. Tel est l'exemple fameux: Si Socrate est une pierre. Socrate est une perle[568].
Note 568:[ (retour) ] Toutes ces distinctions, ainsi que tout ce qui, dans le de Intellectibus, appartient plus à la logique qu'à la psychologie, ont été traitées plus complétement dans la Dialectique. (Part. II, p. 237-251.)
La conception d'une proposition n'est pas le simple acte intellectuel qu'on nomme concept, mais celui dans lequel une vue de l'esprit et une notion qui la développe et l'explique s'unissent et forment un tout. Ce qu'Abélard appelle intellectus, est proprement l'idée, selon la plupart des philosophes modernes. Seulement, il ne réduit pas l'idée à la simple perception; le concept n'est pas uniquement la chose en tant que pensée; c'est la pensée qui en donne une connaissance déterminée. Constituer un concept revient au même que signifier ou énoncer qu'une chose est. Cependant il ne faudrait pas en conclure que le fait de signifier une chose constitue un concept de la chose. Car chaque mot en particulier signifie et le concept et la chose, ce qui ne veut pas dire qu'il signifie une signification ni qu'un concept constitue un autre concept. La signification rend le concept qu'elle suppose[569].
Note 569:[ (retour) ] De Intell., p. 475-497.
A part les formes de la dialectique, on doit reconnaître ici la théorie tant répétée de la formation des idées. La sensation, l'imagination, le concept (tant simple que composé, tant un que multiple), le jugement, le concept exprimé ou le terme, le jugement exprimé ou la proposition, la vérité ou la fausseté des concepts et des jugements, c'est bien là le sujet et l'ordre habituel des psychologies élémentaires. Il ne faut pas s'étonner de retrouver ici des notions si familières aux modernes; ce n'est pas qu'Abélard les ait devancés, c'est qu'il a puisé à la même source; le fond de tout cela est dans Aristote[570].
Note 570:[ (retour) ] Toutefois ce n'est pas Aristote même qu'il a consulté. Il a suivi Boèce, et il l'a rendu plus rigoureux et plus méthodique. (In Porph., I, p. 54. et De Interp., ed. sec., passim.)
Quelle est la signification ou quel est le concept des mots universels? quelles choses signifient-ils, ou quelles choses sont comprises en eux? Lorsque j'entends le nom homme, nom commun à plusieurs choses auxquelles il convient également, quelle chose entend mon esprit? c'est l'homme en lui-même, doit-on répondre. Mais tout homme est celui-ci, celui-là ou tout autre. La sensation, nous dit-on, ne donne jamais que tel homme déterminé, et raisonnant de l'entendement comme du sens, on affirme que le concept d'homme ne peut être que le concept d'un homme déterminé: homme équivaut à un certain homme. Il faut répondre que concevoir l'homme, c'est concevoir la nature humaine, c'est-à-dire un animal de telle qualité. Lors donc qu'on objecte que tout homme étant celui-ci ou celui-là, concevoir l'homme, c'est concevoir celui-ci ou tel autre, le syllogisme n'est pas régulier. Il faudrait dire que tout concept de l'homme est le concept de celui-ci ou de celui-là; alors le moyen terme serait mieux maintenu, et la conjonction des extrêmes se ferait en règle; mais l'assomption serait fausse. Quand je dis une cape[571] est désirée par moi, ce qui revient à dire je désire une cape; quoique toute cape soit celle-ci ou celle-là, il ne s'ensuit pas que je désire celle-ci ou celle-là. Mais si je disais: Je désire une cape, et quiconque désire une cape désire celle-ci ou celle-là, l'argumentation serait juste et la conclusion légitime. De même, on peut dire: Si j'ai la sensation d'un homme, tout homme étant tel ou tel homme, j'ai la sensation de tel ou tel homme; mais il ne s'ensuit nullement ce qu'on en veut conclure. Qu'il soit de la nature du sens de ne pouvoir s'exercer que sur une chose existante déterminée, qu'en conséquence la sensation d'homme ne puisse être que la sensation causée par cet homme-ci ou cet homme-là, accordez-le; mais l'entendement n'a pas, comme le sens, besoin pour agir d'une chose réelle, puisqu'il s'applique aux choses passées, futures, qui n'ont jamais été, qui ne seront jamais. Pour penser à l'homme, pour avoir un concept dans lequel entre l'idée de la nature humaine, il n'est donc pas nécessaire d'avoir présent à l'esprit tel ou tel homme déterminé. La nature humaine peut être l'objet de concepts innombrables, comme ce concept simple du nom spécial d'homme ou de l'homme pris comme espèce, aussi bien que de l'homme blanc, de l'homme assis, que sais-je? de l'homme cornu, qui n'existe pas; en un mot, comme toutes les conceptions dans lesquelles entre la nature humaine, soit avec la distinction d'une personne déterminée comme Socrate, soit indifféremment ou sans aucune détermination personnelle.
Note 571:[ (retour) ] Capa, espèce de capuchon, bardocucullus.
Abélard énonce ici brièvement certaines objections, mais à peine indique-t-il à quoi elles tendent, et pourquoi il est intéressant de les lever. Sous leur forme technique, leur importance échappe, et le texte de cet ouvrage ressemble à un sommaire de principes et d'arguments, applicables à des controverses usuelles, à des questions connues, et que devaient éclaircir ou développer, soit l'interprétation orale, soit au moins l'intelligence du lecteur, déjà familiarisé avec ce dont il s'agissait[572]. Essayons de suppléer à l'une et à l'autre.