Note 13:[ (retour) ] On le dit né vers 1068. Après avoir étudié sous Manegold et Anselme de Laon, qui professèrent à Paris, il y devint le chef de l'enseignement, et il eut le regimen scholarum d'où est venu sans doute plus tard le titre de recteur. Il eut des disciples nombreux dont quelques-uns occupèrent un rang distingué dans l'Église et la science. Élève d'Anselme de Laon, qui s'était formé sous saint Anselme, Guillaume continua donc le réalisme, et même il paraît l'avoir exagéré. (Ab. Op., ep. I, p. 4; Not., p. 1145.—Ouvr. inéd. Dialectic. passim.—Johan. Saresb. Metalog., l. I, c. V; l. III, c. IX.—Rec. des Hist., t. XIV, p. 303.—Lisiardi Vita M.S.S. Arnulfi, c. XV. D'Achery, Spicileg., t. I, p. 633.—Hist. litt., t. X, p. 307, 308 et suiv.)
Pierre alla l'entendre et ne tarda pas à lui plaire. Un disciple intelligent, qui saisit avec promptitude et reproduit avec talent les leçons qu'il écoute, est toujours bienvenu de celui qui les donne; mais il est rare que sa faveur soit durable. Pierre se distingua parmi les écoliers de Paris; il les étonnait par sa mémoire surprenante, par son instruction précoce, par sa rare subtilité, par le don de la parole que rehaussait en lui la singulière beauté de sa figure. Il se faisait admirer, aimer, et partant envier. Bientôt il s'enhardit à se séparer de son maître; il attaqua quelques-unes de ses doctrines; et comme il fut plus d'une fois vainqueur dans l'argumentation, il ne manqua pas de lui devenir insupportable. Il excita chez Guillaume une indignation et un effroi, chez quelques-uns de ses condisciples une défiance et une jalousie, qu'il regarda toujours depuis comme la triste origine de tous ses malheurs. Mais alors jeune, heureux, plein d'espoir, il parcourait les sciences et les questions en se jouant. Tout le champ de la connaissance humaine était ouvert devant lui comme le monde devant un conquérant.
On raconte cependant que, ne sachant encore rien au delà de ce qu'on apprenait dans le trivium, c'est-à-dire la rhétorique, la grammaire et la dialectique, il voulut s'instruire dans les arts plus secrets du quadrivium, où l'en enseignait l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique; car telle était restée la division encyclopédique de l'enseignement au XIIe siècle[14]. Il prit même des leçons d'un certain maître qui se nommait Tirric, et qui se chargea de lui apprendre les mathématiques. On appelait ainsi une science fort suspecte où l'étude des propriétés des nombres et des figures s'unissait à celle de leurs vertus symboliques et mystérieuses[15].
Note 14:[ (retour) ] Cette division septuple des sciences est indiquée partout et subsista longtemps. On en trouve l'origine dans Cassiodore et saint Augustin. (Divinar. Lect., c. XXVII.—De Ordin., t. II, c. XII, etc.—Retract., l. I, c. VI.—Cf. Budd. Observ. select. IV, t. I, p. 47, 51, 55.)
Note 15:[ (retour) ] C'est Abélard qui nous donne lui-même cette idée des mathématiques. «Ea quoque scientia cujus nefarium est exercitium, quae mathematica appellatur, mala putanda non est.» (Ouv. inéd. Dialect., p. 435.—Johan. Saresb. Policrat., l. II, c. XVIII et XIX, et Duconge, ou mot Mathematica.)
Pierre prenait ces leçons sans bruit; déjà il ne lui convenait plus de paraître apprendre; cependant il ne réussissait pas. Lui-même a reconnu qu'il n'a jamais pu savoir l'arithmétique[16]. Ce genre de travail opposait à son esprit une difficulté inattendue, soit qu'il manquât d'une aptitude naturelle, chose douteuse, car la dialectique ressemble aux sciences du calcul; soit que, déjà confiant et ambitieux, il ne donnât à ses nouvelles études que les restes d'une attention trop partagée; soit enfin que son esprit, déjà rempli de savoir et préoccupé de mille choses, ne fît qu'effleurer la surface de ces nouvelles connaissances. Son maître, à ce qu'il semble, en porta ce dernier jugement; car le voyant un jour triste et comme indigné de ne pas pénétrer plus avant, il lui dit en riant: «Quand un chien est bien rempli, que peut-il faire de plus que de lécher le lard?» Le mot d'une latinité dégénérée qui signifie lécher, composait, avec le dernier mot de la plaisanterie vulgaire du maître, un son qui ressemblait à Baiolard (Bajolardus)[17]. On en fit dans l'école de Tirric le surnom de Pierre, et ce surnom, qui rappelait un côté faible dans un homme à qui l'on n'en savait pas, fit fortune. L'étudiant en prit son parti, et acceptant ce sobriquet d'école, dont il changea quelque peu le son et le sens, il se fit appeler Abélard (Habelardus), se vantant ainsi de posséder ce qu'on l'accusait de ne pouvoir prendre, et, s'il fallait en croire cette anecdote, c'est ce surnom d'origine puérile et familière qu'auraient immortalisé le génie, la passion et le malheur.
Note 16:[ (retour) ] «Ejus artis ignarum omnino me cognosco.» (Ouv. Inéd. Dialect., p. 182.)
Note 17:[ (retour) ] «Bajare quod est lingere.» On ne connaît, je crois, ce mot que par le passage du manuscrit où cette anecdote est rapportée. Du moins, au mot Bajare, Ducange ne donne-t-il aucun autre exemple.
Lorsqu'il eut acquis toute sa gloire, lorsqu'il eut atteint le faîte de la science, l'origine vraie ou fausse de son nom fut oubliée, et l'on ne voulut y voir qu'un surnom emprunté au nom de l'abeille, comme si Abélard eût été l'abeille française, ainsi qu'autrefois un grand écrivain fut appelé l'abeille attique[18].
Note 18:[ (retour) ] L'anecdote sur l'origine du nom d'Abélard est peu connue, et n'a été rapportée que par Bernard Pez, sur la foi d'un manuscrit de l'abbaye de Saint-Emmeram. (Thesaur. anecdot. noviss., t. III, Dissert, isagog., p. xxij.) Il est plus que douteux que le surnom d'Abélard vienne de l'abeille, quoique ses contemporains et saint Bernard lui-même aient fait ce rapprochement. (Saint Bern. Op., ep. CLXXXIX.) D'Argentré voit un nom de famille dans le nom de Pierre Esveillard, qu'ils appellent en France Abéilard. (L'Hist. de Bretaigne, l. I, c. XVI, et l. III, c. CIII, p. 74 et p. 236.) Les textes latins écrits en Bretagne portent Abaelardus. (Chroniq. de Ruys. Recueil des Histor., t. XII, p. 564.—Mém. pour servir à l'Hist. de Bretagne, par D. Morice, t. I, p. 559.) C'était plutôt un surnom. Tous les noms de famille ont bien commencé par des surnoms; mais très-rares alors, ils se montraient sous la forme de titre féodal ou nom de fief héréditaire. L'orthographe latine la plus correcte est, je crois, Abaelardus. Dans ses propres ouvrages, il se nomme lui-même: «Hoc vocabulum Abaelardus mihi.... collocatum est.» (Ouvr. inéd. Dialect., p. 212 et 480.) Othon de Frisingen écrit Abailardus, et l'on trouve aussi Abaielardus, et même Abaulardus, Abbajalarius, Baalaurdus, Belardus. En français, Abeillard, Abayelard, Abalard, Abaulard, Abaalarz, Allebart, Abulard, Beillard, Baillard, Balard, etc., et dans une ballade de Villon:
Où est la très-sage Héloïs
Pour qui fut chastré et puis moyne
Pierre Esbaillart à Saint-Denys,
Pour son amour eut cest essoyne?
Les formes les plus usitées sont Abailard ou Abélard. Le dernière est celle que préfèrent Bayle, l'Histoire littéraire, et M. Cousin. (Ab. Op., praefat., p. 3; Not., p. 1141.—Bayle, Dict. crit., art. Abélard.) Il n'existe aujourd'hui personne du nom d'Abélard dans le canton de Vallet où le Pallet est situé, au témoignage de M. le juge de paix du canton; mais le nom d'Abélard n'est point inconnu à Nantes comme nom de famille, suivant MM. de la Jarriette et Demangeat.