Note 22:[ (retour) ] «Hoc vere philosophari est.» (Hildeb., episc. cenoman., ep. 1.—G. Dubois, Hist. Eccl. paris., t. I, l. IX, c. ix.)
Note 23:[ (retour) ] Guillaume de Champeaux ne fut donc pas précisément le fondateur officiel de la congrégation des chanoines réguliers de Saint-Victor. On a même contesté qu'il ait été chanoine régulier, quoique ce titre lui soit souvent donné, et qu'il ait au moins formé dans cette maison une congrégation temporaire, ce qu'Abélard appelle un conventicule de frères, un ordre de clercs réguliers, qui put être le type et fut certainement l'origine de l'institution définitive. Avant Guillaume, on prétend que la chapelle ou le prieuré de Saint-Victor était desservi par des moines noirs, et dépendait de la célèbre abbaye de Saint-Victor de Marseille, l'un et l'autre de la règle de Saint-Benoît. En 1108, Guillaume s'établit dans le prieuré avec ses disciples et en agrandit les bâtiments. En 1112, il devint évêque. En 1113, Louis le Gros changea le prieuré en abbaye et remplaça, dit-on, les moines noirs par des chanoines de Saint-Rufe de Valence. Le premier abbé fut Gilduin. (Cf. Ab. Op., ep. i, p. 5 et 6; Not., p. 1145.—Vie d'Abeillard, par D. Gervaise, t. I, p. 22.—Hist. litt. de la France t. XII, art. Hugues de Saint-Victor, p. 3, et Gilduin, p. 476.—Dubois, Hist. Eccl. paris., loc. cit.—Gallia Christ., t. VII, p. 656.)
Tandis qu'il y parlait, entouré de ses nombreux élèves, il vit tout à coup dans leurs rangs reparaître Abélard qui venait, disait-il, entendre ses leçons sur la rhétorique. Mais le disciple apparent ne tarda pas à provoquer son maître sur la question de philosophie qui préoccupait les esprits. C'était cette question fameuse et redoutée qui avait perdu Roscelin. Sur les universaux, la doctrine de Guillaume de Champeaux était le contre-pied de celle du chanoine de Compiègne. Il professait le réalisme le plus pur et le plus absolu, c'est-à-dire qu'il attribuait aux universaux une réalité positive; en d'autres termes, il admettait des essences universelles. Dans son système, tout universel était par lui-même et essentiellement une chose, et cette chose résidait tout entière dans les différents individus dont elle était le fond commun, sans aucune diversité dans l'essence, mais seulement avec la variété qui naît de la multitude des accidents individuels. Ainsi, par exemple, l'humanité n'était plus le nom commun de tous les individus de l'espèce humaine, mais une essence réelle, commune à tous, entière dans chacun, et variée uniquement par les nombreuses diversités des hommes. Ainsi du moins Abélard décrit la doctrine de son adversaire. Il l'attaqua directement et la pressa d'arguments clairs et frappants. Si le genre, disait-il, est l'essence de l'individu, si notamment l'humanité est une essence tout entière en chaque homme, et que l'individualité soit un pur accident, il s'ensuit que cette essence entière est en même temps intégralement dans un homme et dans un autre, et que lorsque Platon est à Rome et Socrate à Athènes, elle est tout entière avec Platon à Rome, et dans Athènes avec Socrate. Semblablement, l'homme universel, étant l'essence de l'individu, est l'individu même, et par conséquent il emporte partout l'individu avec lui; de sorte que lorsque Platon est à Rome, Socrate y est aussi, et que quand Socrate est à Athènes, Platon s'y trouve avec lui et en lui. Là conduisait cette formule de Guillaume de Champeaux que, dans les individus, la chose universelle subsistait essentiellement ou dans la totalité de son essence[24].
Note 24:[ (retour) ] Ab. Op., ep. 1, p. 6.—Ouvr. inéd., De Gener. et Spec., p. 613.
Par ces objections et par d'autres qui semblaient autant d'appels au sens commun, Abélard troubla tellement le maître longtemps incontesté des écoles de Paris qu'il le contraignit de s'amender et de rétracter ou effacer de la formule un mot décisif. Guillaume cessa de dire que la chose universelle subsistait comme une seule et même chose essentiellement dans les individus, ce qui était dire qu'elle en était l'essence. Il se réduisit à prétendre qu'elle subsistait ou individuellement, on plutôt indifféremment dans les individus[25].
Note 25:[ (retour) ] D'après l'édition des oeuvres d'Abélard, et le texte de sa première épître, reproduit dans le recueil de Dom Bouquet, l'Historia calamitatium donne individualiter, pour le mot substitué à essentialiter; mais d'Amboise met en marge la variante indifferenter: c'est le mot du manuscrit de la Bibliothèque du Roi, d'un autre de la bibliothèque de Troyes, et de ceux que Rawlinson dit avoir consultés; il paraît de tout point préférable, car la première substitution, si elle a une valeur, annule le réalisme, et la seconde, au contraire, exprime une doctrine qu'Abélard, dans ses ouvrages didactiques, expose et réfute comme la seconde opinion de Guillaume de Champeaux et la seconde forme du réalisme. (Cf. Ab. Op. ibid. Ouv. inéd., Introd., p. cxx, cxxxiij et cxliij.—De Gen. et Spec., p. 513 et 516.—Rec. des Hist., t. XIV, p. 279.—Abail. et Hél., par Turlot, p. 16.—Voyez aussi plus bas l. II, c. VIII et suiv.)
Or, si elle subsistait individuellement, elle n'était plus identique et intégrale dans tous, elle avait une existence individuelle, ce qui ne signifiait rien, ou signifiait que l'essence se divisait en parties numériques semblables, mais non identiques, et par conséquent indépendantes. Si elle subsistait indifféremment dans les individus, elle existait comme l'élément non différent (indifferens) des différents individus; manière technique d'exprimer qu'elle était ce qu'il y avait de commun et de semblable dans les membres d'un même genre ou d'une même espèce. Des deux façons, c'était abjurer, ou se réfugier dans un réalisme mitigé, qu'Abélard appelle la doctrine de l'indifférence, et au sein de laquelle il ne laissa pas son professeur en repos.
Cette question des universaux était depuis un temps la question dominante de la dialectique et comme la pierre de touche des maîtres et des écoles. Celui qui faiblissait sur ce point perdait aussitôt son crédit et toute confiance en lui-même. Quiconque se rétractait en cela renonçait à convaincre et à guider. Du jour où Guillaume de Champeaux eut corrigé ou délaissé son opinion, le découragement le prit, ses leçons furent négligées; à peine l'écouta-t-on encore, à peine lui permit-on de s'expliquer sur les autres parties de la dialectique. Il semblait que ce point abandonné eût emporté toute la science avec lui. En même temps, la doctrine et la position d'Abélard acquirent plus de force et d'influence; beaucoup de ceux qui l'attaquaient auparavant passèrent de son côté. De toutes parts, et du sein même de l'école opposée, on accourut dans la sienne.
En quittant le cloître de Notre-Dame pour l'institut naissant de Saint-Victor, Guillaume n'avait point laissé sa chaire déserte. Un successeur s'y était assis et devait y continuer son oeuvre; mais le gouvernement de la science avait passé en d'autres mains; découragé ou converti, le nouveau maître offrit sa place à Abélard, et se rangea parmi ses auditeurs. L'empire de l'école lui fut ainsi régulièrement dévolu, car c'était alors une règle qu'on ne pouvait enseigner qu'avec l'autorisation d'un maître reconnu, et comme son suppléant et son délégué. Enseigner de son propre chef, ce qu'on appelait enseigner sans maître[26] était une témérité et presque un délit. Aussi, ne pouvant plus l'attaquer lui-même, Guillaume au désespoir attaqua-t-il son propre successeur; de honteuses accusations furent dirigées contre lui, dont la plus grave sans doute et la moins avouée était sa déférence pour Abélard. Il fut interdit, et comme Guillaume de Champeaux était apparemment resté titulaire de sa chaire, il la fit donner à quelque adversaire anonyme du nouveau docteur, qui fut forcé de retourner à Melun, et d'y recommencer ses leçons.
Note 26:[ (retour) ] Sine magistro, sans avoir ou la maîtrise ou l'autorisation magistrale. (Ab. Op., ep. 1; p. 10.) Il fallait, suivant M. Troplong, obtenir la licence du maître des études ou scolastique, appelé aussi chancelier, ou bien être disciple d'un maître titulaire et enseigner sous sa direction. De là sont venus peu à peu tous les grades académiques, maître, licencié, docteur (Cf. Hist. litt. de la Fr., t. IX, p. 8l, et t. XII, p. 93.—Pasquier, Rech. de la France, l. IX, c. xxi.—D. Brial, préf. du t. XIV des Hist. fr., p. xxxi.—Crevier, Hist. de l'Univ., t. I, l. 1, p. 132, 135, 161, 256, etc.—Troplong, Du Pouv. de l'État sur l'enseignement, c. x.).