Mais il n'y a pas seulement les suggestions des hommes, il y a celles des démons. Ceux-ci connaissent la nature des choses, tant par la subtilité de leur esprit que par leur longue expérience. Ils connaissent les vertus naturelles qui peuvent aisément pousser la faiblesse humaine à la luxure, ou à d'autres emportements. En Égypte, il leur fut permis d'opérer, par la main des magiciens, beaucoup de choses merveilleuses contre Moïse. Ils employaient les forces de la nature, ils ne créaient rien. Celui qui, ainsi que l'enseigne Virgile, parviendrait en battant la chair d'un taureau, à produire des abeilles, «ne serait pas un créateur d'abeilles, mais un préparateur de la nature.» Les démons excitent nos diverses passions en usant avec art contre notre ignorance dès secrets qu'ils possèdent. «Il y a en effet, soit dans les herbes, soit dans les semences, soit dans la nature et des arbres et des pierres, de nombreuses forces propres à exciter ou à calmer nos âmes, et qui dans les mains de ceux qui les connaissent peuvent facilement produire cet effet[458]

Note 458:[ (retour) ] Eth., c. iv, p. 644. Passage condamné par saint Bernard et le Concile de Sens.

D'autres s'émeuvent également de nous entendre dire que l'oeuvre du péché n'est pas le péché, ou du moins n'aggrave pas le péché, au point d'exiger une plus forte peine. Mais une grande peine de satisfaction est souvent prononcée là où il n'y a pas de faute, et nous devons quelquefois punir les innocents. «Voilà une pauvre femme qui a un enfant à la mamelle, et elle n'a pas assez de vêtements pour le couvrir dans son berceau, et se couvrir elle-même suffisamment. Émue de compassion pour ce petit enfant, elle le met près d'elle pour le réchauffer de ses propres haillons, et enfin dans sa faiblesse, vaincue par la force de la nature, elle étouffe malgré elle cet être qu'elle aime d'un extrême amour. Aie la charité, dit Augustin, et fais ce que tu voudras. Cependant lorsqu'au jour de la satisfaction cette femme vient devant l'évêque, une peine grave est prononcée contre elle, non pour la faute qu'elle a commise, mais pour qu'à l'avenir les autres femmes mettent plus de précaution dans leurs soins maternels.» De même un juge peut être forcé par de faux témoins qu'il ne peut récuser, à condamner légalement un homme dont l'innocence lui est connue[459]. Puis donc qu'une peine peut être raisonnablement infligée, sans aucune faute préalable, pourquoi l'oeuvre qui a suivi la faute, n'aggraverait-elle pas la peine devant les hommes en cette vie, et non devant Dieu dans la vie future? Les hommes ne jugent point ce qui est caché, mais ce qui est manifeste. Ils ne pèsent pas l'imputation de la faute, mais l'effet de l'oeuvre. Dieu seul juge véritablement le crime dans l'intention même.

Note 459:[ (retour) ] Voyez ci-dessus, c. vi, p. 420.

Quoique les péchés viennent de l'âme et non de la chair, il y en a de spirituels et de charnels, c'est-à-dire que les uns viennent des vices de l'âme et les autres de l'infirmité de la chair, et quoique la concupiscence dans les deux cas soit dans l'âme comme la volonté, on distingue la concupiscence de la chair et celle de l'esprit. Dieu seul en est juge, tandis que nous cherchons à punir moins ce qui nuit à l'âme du pécheur que ce qui nuit aux autres. Notre justice tend surtout à prévenir les dommages publics; nous veillons surtout à l'exemple, et nos punitions se mesurent sur le danger de l'action pour l'intérêt commun. Ainsi nous punissons plus gravement l'incendie des maisons que la fornication, quoique celle-ci soit beaucoup plus grave devant Dieu.

Lors donc que nous disons qu'une intention est bonne et qu'une oeuvre est bonne, il n'y a vraiment qu'une bonté, celle de l'intention. Si nous disons qu'un homme bon est le fils d'un homme bon, nous ne parlons pas de deux bontés; ainsi l'oeuvre bonne n'est bonne que de la bonté de l'intention, dont elle est fille. Il ne faut donc pas dire que la bonté de l'oeuvre ajoute à la récompense méritée par la bonté de l'intention; la réunion des deux choses peut valoir mieux que l'une des deux prise séparément, comme le bois et le fer unis valent plus que le bois seul, mais c'est indifférent pour la rémunération. Ce n'est par l'oeuvre qui mérite la rémunération, c'est nous-mêmes, et quant à nous, l'oeuvre, ne dépendant pas absolument de notre pouvoir, ne saurait ajouter à notre mérite. Deux hommes ont formé le projet de fonder des maisons pour les pauvres, l'un accomplit son voeu, l'autre en est empêché, parce que l'argent qu'il y destinait lui est violemment enlevé; leur mérite à tous deux est-il différent devant Dieu? Si dans cette vie on tient compte de l'oeuvre effective dans la rétribution des récompenses et des peines, c'est pour l'exemple. Si l'intention augmentée de l'oeuvre était meilleure que l'une sans l'autre, on pourrait en inférer que Dieu et l'homme unis dans une seule personne étaient quelque chose de meilleur que la divinité ou l'humanité du Christ; car on sait que l'humanité dans le Christ était bonne; dans un homme également, la substance corporelle peut être aussi bonne que l'incorporelle, sans que la bonté du corps contribue à la dignité ou au mérite de l'âme. Or, qui oserait mettre au-dessus de Dieu ce tout qui est appelé Christ et qui est ensemble Dieu et homme? Aucune multitude, quelle qu'elle soit, n'est préférable au souverain bien. «Quoique pour faire une chose certaines choses paraissent tellement nécessaires que Dieu ne puisse la faire sans elles, et qu'elles soient comme des conditions (adminicula) ou causes primordiales, rien cependant, quelle que soit la grandeur des choses, ne peut être dit meilleur que Dieu. Quoique d'un grand nombre de bonnes choses il résulte une bonté multiple, elle n'en est pas plus grande; car si la science était répandue dans un plus grand nombre, ou si le nombre des sciences augmentait, la science de chacun ne croîtrait pas de manière à être plus grande qu'auparavant. Ainsi Dieu est bon en soi et crée d'innombrables choses qui n'ont l'être et la bonté que par lui; la bonté est par lui dans plus de choses, le nombre des choses bonnes en est plus grand, et pourtant aucune bonté ne peut être préférée ou égalée à la sienne. La bonté est dans l'homme et la bonté est en Dieu, et comme les substances ou natures dans lesquelles est la bonté sont diverses, la bonté de nulle chose ne peut être préférée ou égalée à la bonté divine; on ne peut donc dire que rien soit meilleur, qu'aucun bien soit plus grand que Dieu, ou même égal à Dieu[460]

Note 460:[ (retour) ] Eth., c. vii, ix, p. 646-651.

Lorsqu'on parle de bonne intention et de bonne oeuvre, la bonté de celle-ci procède de la bonté de celle-là, le nombre des bontés ou des bonnes choses n'est pas augmenté; donc nulle nécessité d'augmenter la récompense. Un homme fait la même chose en des temps divers, et suivant son intention qui change, la même chose est bonne ou mauvaise et semble changer. C'est ainsi que cette même proposition: Socrate est assis, change du vrai au faux, suivant que Socrate s'asseoit ou se lève[461].

Note 461:[ (retour) ] Voyez plus haut, t. II, c. iii, t. 1, p. 381.

Quelques-uns croient qu'il y a bonne intention toutes les fois qu'on croit bien faire et plaire à Dieu, mais l'intention peut être erronée, le zèle peut tromper; il faut que l'oeil du coeur soit clairvoyant. «Autrement, les infidèles aussi auraient tout comme nous leurs bonnes oeuvres, puisque eux aussi ne croient pas moins que nous être sauvés par leurs oeuvres et plaire à Dieu[462]