On demande si tout péché est interdit, c'est-à-dire si l'impossible nous est prescrit; car la vie ne peut se passer sans péchés au moins véniels. Qui peut, par exemple, se préserver de toute parole oiseuse? (Tit. iii, 9.) Et cependant un joug doux, un fardeau léger nous a été promis. Mais cette difficulté n'en est une que si l'on entend largement par péché tout ce qu'il ne convient pas de faire. Si, au contraire, la péché n'est que le mépris de Dieu, cette vie peut réellement se passer sans péché, quoique avec la plus grande difficulté, et il est vrai que tout péché est interdit.
Parmi les péchés, les uns sont véniels (graciables) ou légers, les autres damnables ou graves. Parmi ceux-ci, on nomme criminels ceux qui rendraient leurs auteurs infâmes ou accusables de crime s'ils venaient à être connus. Les péchés sont véniels, lorsque nous consentons au mal par oubli; on peut savoir et ne pas penser qu'on ne devrait pas consentir. On ne se souvient pas toujours de ce qu'on sait. Nos connaissances subsistent jusque dans notre sommeil. L'homme qui s'endort ne devient pas stupide pour redevenir un sage en s'éveillant; les péchés véniels sont donc des péchés d'oubli.
Quelques-uns ont prétendu qu'il était mieux de s'abstenir des péchés véniels que des criminels, parce que c'est plus difficile, et qu'il y faut plus d'attention; mais Cicéron a dit: Ce qui est laborieux n'est pas pour cela glorieux. Il est plus pénible d'obéir à la crainte qu'à l'amour; est-il donc plus méritoire de porter le joug de la loi ancienne que de vivre dans la liberté de l'Évangile? Il est plus difficile de se défendre d'une puce que d'un ennemi et d'éviter une petite pierre qu'une grande; mais ce qu'il est plus difficile d'éviter fait moins de mal. L'amour se défend surtout de ce qui peut le plus offenser Dieu. Si l'on prétend repousser cette distinction, en adoptant le principe de quelques philosophes que tous les péchés sont égaux, soit; mais alors il faut s'abstenir de tous également, et non pas des véniels plus que des criminels[466].
Note 466:[ (retour) ] Allusion à une maxime fort connue des stoïciens.—Eth., c. xv et xvi, p. 659-663.
Après avoir ainsi découvert la plaie de l'âme, il est temps de montrer le remède. C'est la réconciliation qui s'opère par la pénitence, la confession, la satisfaction.
La pénitence est la douleur de l'âme pour avoir failli: elle provient tantôt de l'amour de Dieu, et alors elle est fructueuse, tantôt de quelque dommage éprouvé, et alors elle est sans fruit. Telle est la pénitence des damnés, «de tous ceux qui au moment de quitter la vie, se repentent de leurs crimes et poussent les gémissements de la componction, non par amour du Dieu qu'ils ont offensé, non par haine du péché qu'ils ont commis, mais par peur de la peine dans laquelle ils appréhendent d'être précipités.... Combien nous en voyons tous les jours gémir profondément au moment de la mort, s'accuser vivement d'usures, de rapines, d'oppression des pauvres, ou des injustices qu'ils ont commises, et pour tout réparer consulter un prêtre! Alors si, comme il le faut, on leur donne le conseil de vendre tout ce qu'ils possèdent, et de restituer aux autres ce qu'ils ont pris..., vous les entendez soudain confesser par leur réponse combien leur pénitence est vaine. De quoi donc, disent-ils, vivrait ma maison? que laisserais-je à mes fils, à ma femme? Comment pourraient-ils se soutenir?... O misérable, ô le plus misérable des misérables! le plus insensé des insensés! tu ne t'occupes pas de ce qui te restera à toi, mais de ce que tu auras amassé pour les autres! Par quelle présomption peux-tu ainsi offenser Dieu, au moment d'être emporté devant son formidable tribunal, et cela, pour te rendre les tiens plus favorables, en les enrichissant de la dépouille des pauvres? Qui ne rirait de toi, à t'entendre espérer que les autres te seront plus utiles que toi-même? Tu te confies dans les aumônes des tiens, croyant les avoir pour successeurs; tu les constitues héritiers de ton iniquité, en leur laissant le bien d'autrui acquis par la rapine.... Dans ta piété malheureuse envers les tiens, cruel envers toi-même et envers Dieu, qu'attends-tu du juge équitable devant lequel tu cours malgré toi, et qui demande compte, non-seulement des vols, mais d'une parole inutile?»
Après un tableau animé et satirique des mécomptes qui attendent les calculs d'un mourant, et de l'ingratitude d'une épouse, et de l'oubli des héritiers, Abélard ajoute un reproche qui monte plus haut. «Et comme, dit-il, l'avarice du prêtre n'est pas moindre que celle du peuple, d'après cette parole: Erit sicut sacerdotes sic populus (Osée, iv, 9), bien des mourants sont abusés par la cupidité des prêtres qui leur promettent une vaine sécurité, s'ils offrent ce qu'ils ont pour les sacrifices, et achètent des messes qu'ils n'auraient jamais gratis; marchandise pour laquelle il est certain qu'il existe chez eux un tarif fixé d'avance, pour une messe, un denier, pour un service annuel, quarante. Ils ne conseillent pas aux mourants de restituer le fruit de leurs rapines, mais de l'offrir en sacrifice, contre cette parole: Offrir en sacrifice la substance du pauvre, c'est immoler pour victime le fils sous les yeux du père.» (Eccl., xxxiv, 24.)
La pénitence fructueuse est celle qui naît du regret d'avoir «offensé Dieu qui est bon plus encore qu'il n'est juste.» Il n'est pas comme les princes de la terre qui ne savent pas différer leur vengeance; mais plus la sienne a été retardée, plus elle est terrible. Nous craignons d'offenser les hommes, nous fuyons leurs regards pour faire le mal; ne savons-nous pas que Dieu est partout présent? «L'affection de la chair nous entraîne à faire ou à supporter tant de choses, et si peu l'affection spirituelle! Que ne savons-nous, pour ce Dieu à qui nous devons tout, faire et supporter autant que pour une épouse, des enfants ou quelque courtisane!»
Ceux qui sont salutairement touchés de la bonté, de la patiente longanimité de Dieu, ressentent la componction moins par la crainte des peines que par l'amour de Dieu. Avec cette contrition du coeur qui est la pénitence fructueuse, le péché disparaît. Le gémissement sincère de la charité ou de l'amour nous réconcilie avec Dieu. Si, à l'article de la mort, quelque nécessité empêche un homme de venir à confession et d'accomplir la satisfaction, quittant la vie dans ce gémissement du coeur, il n'encourt pas la géhenne éternelle. Obtenir le pardon du péché, c'est être tel que l'âme cesse de mériter, pour le péché antérieur, l'éternel châtiment; car lorsque Dieu pardonne le péché aux pénitents, il ne remet pas toute la peine, mais seulement la peine éternelle. Ceux qui, prévenus par la mort, n'ont pu accomplir la satisfaction de la pénitence en cette vie, sont réservés aux peines purgatoires et non damnatoires.
Cette définition de la pénitence répond à ceux qui ont demandé si l'on pouvait se repentir d'un péché et ne pas se repentir d'un autre. La pénitence qui vient de l'amour de Dieu ne peut exister pour celui qui persiste dans un seul mépris de Dieu.