Ce qui paraît avoir inspiré cette doctrine, c'est l'entraînement de la controverse contre les ariens; on a voulu sauver la consubstantialité à tout prix, et l'on a soutenu presque exclusivement l'unité réelle et substantielle d'une essence commune. Mais d'abord une communauté n'est pas une unité véritable et rigoureuse, une parfaite simplicité; et si l'unité divine n'était que celle du genre ou de l'espèce, elle rendrait à chacune des personnes une individuelle unité, trop comparable à celle des personnes humaines pour admettre la parfaite identité, l'identité réelle et numérique de nature ou d'essence. Ceux-là même qui veulent faire de Dieu un genre on une espèce, voient dans l'unité d'une nature on essence commune une pure abstraction, oeuvre de la pensée[378]. Est-ce donc à cela qu'ils veulent réduire l'essence de Dieu?
Note 378:[ (retour) ] Damasc., De Fid., 1, viii.
Comment donc éviter que soit l'unité, soit la distinction devienne nominale? Il n'y a qu'un moyen, c'est d'écarter définitivement la catégorie de qualité. Ainsi la substance est une et réelle; chaque personne en est distincte par la propriété qui la constitue. Cette propriété n'est pas accidentelle, puisqu'elle est constitutive; elle n'est pas une forme ou qualité, car alors elle serait une addition à l'essence, et Dieu serait composé; elle ne se dit pas secundum substantiam, mais elle n'est pas pour cela secundum accidens. Il y a entre la substance et l'accident un intermédiaire, c'est la relation. Ou les propriétés de Dieu sont dites ad se, et alors elles sont les propriétés essentielles et absolues, qui ne sont séparables de l'essence, que dans le langage humain; ou bien elles sont dites ad alterum, comme la paternité, la génération, la procession, et elles sont relatives. Tandis que l'accident est variable, la relation ici ne l'est pas; comment le serait-elle entre deux termes éternels? Les relations des personnes, étant des relations, ne sont pas absolues, mais elles sont le mode de subsister de l'essence[379]. Elles ne sont donc pas hors de l'essence, elles ne la doublent pas. Elles peuvent sans doute être conçues comme des accidents; c'est une suite de la faiblesse de notre esprit, qui ne saurait atteindre la réalité de l'être divin; mais elles sont constitutives de l'essence, elles sont donc substantiale quippiam[380]. L'unité absorberait les personnes, si la relation ne s'y opposait; la relation engendrerait la pluralité, si l'unité n'y résistait[381].
Note 379:[ (retour) ] Ουκι ουσιας δηλοιτικα αλλα της προς αλληλα σχέσοις και του υπαρξεως τροπου. Id., ibid. I x.
Note 380:[ (retour) ] Petau, t. IV, c. x, p. 395-397, t. II.
Note 381:[ (retour) ] Aug., De Trin., V, v, xi, et xiii.—VI, ii, iii, v.—VII, ii.—Saint Anselme dit: «Trinitatis et relationis consequentiæ se contemperant ut nec pluralitas quæ sequitur relationem, transeat ad ea in quibus prædictæ sonat simplicitas unitatis; nec unitas cohibeat pluralitatem ubi eadem relatio significatur. Quatenus nec unitas amitiat aliquando suam consequentiam, ubi non obviat aliquæ relationis oppositio; nec relatio perdat quod suum est, nisi ubi obsistit unitas inseparabilis.» (De Proc. Spir. S., c. ii, p. 50. Cf. Nyss., Cont. Eunom., II.)
C'est par la relation différente, ensemble avec l'essence identique, que l'hypostase est constituée.
Ainsi l'hypostase, ou personne, ne désigne l'essence qu'indirectement (in obliquo), mais directement (recte) elle exprime la relation. Dans les choses créées, aucune propriété personnelle ne consiste dans la relation; la relation entre les créatures est accidentelle; en Dieu, au contraire, dans les personnes incréées, la relation est constitutive, et il s'ensuit que la personne divine est relative et non absolue. Les noms de Père, de Fils, de Saint-Esprit ne désignent pas des natures en elles-mêmes, mais des personnes l'une par rapport à l'autre[382]. Ainsi le Dieu des chrétiens n'est plus le Dieu solitaire des juifs, mais ils n'est pas non plus la multiplicité de dieux des Gentils. De ces deux erreurs il reste, dit saint Jean Damascène, tout ce qu'il y a d'utile dans le judaïsme, l'unité de la nature divine, et dans l'hellénisme, la distinction des personnes[383]. C'est là quelque chose d'énigmatique, comme le dit saint Basile[384]; mais précisément cette condition mystérieuse est comme la prérogative imparticipable d'une nature unique, d'une essence incréée, de l'être parfait.
Note 382:[ (retour) ] Aug., In Johan., Tract, xxxix.—Epist. lxvi aut CLXX.—Le P. Petau dit: «Pater non est persona, nisi comparatus ad Filium.» T. II, t. IV, c. ix, p. 414.
Note 383:[ (retour) ] De Fid., I, vii.—Cf. Petau. ibid., XIII, p. 422.