Vous êtes peut-être surpris qu'après tant d'années et en ce de moment solennel où il ne me reste que peu de temps à vivre, je vous parle avec autant de chaleur du passé; mais sur son lit de mort, le vieillard sent quelquefois son sang se réchauffer aux brûlants souvenirs de sa jeunesse: c'est la dernière lueur du flambeau qui va s'éteindre.
Je laissai le cortège nuptial s'éloigner et m'élançai hors du temple. Je courus à la maison, fis un paquet de quelques hardes, me munis d'un bon sac de provisions et d'amples munitions, sifflai mon chien et répondant à peine aux douces paroles de ma mère qui pleurait en m'embrassant, je pris le chemin du bois.
Mes bons parents je ne les ai jamais revus depuis; mais j'ai appris par d'autres que mes deux soeurs avaient embrassé la vie religieuse dans un couvent des Soeurs de Charité; que mon père et ma mère joignaient leurs prières aux leurs pour celui qu'ils croyaient mort depuis longtemps. Hélas! leur fils dénaturé n'a pas été essuyer les pleurs de leurs vieux ans et leur fermer les yeux.
DANS LES BOIS.
Les forces du moribond étaient complètement épuisées. Ces souvenirs chargés de repentir avaient trop longtemps pesé sur son âme.
Il indiqua à monsieur Fameux un endroit dans la chambre où il trouverait un manuscrit qui contenait toute l'histoire de sa vie. Il nous demanda comme une faveur de vouloir en prendre connaissance, de le publier même, si on le voulait, afin qu'il servit d'enseignement.
Sur un des rayons poudreux de ses tablettes, Monsieur d'Olbigny alla prendre un manuscrit jauni par le temps: "Voilà, nous dit-il, qui complétera l'histoire d'Hélika, si elle vous présente quelqu'intérêt. Mais auparavant, permettez-moi de vous raconter ses derniers moments."
Il était donc évident que l'heure suprême était arrivée pour le vieillard, aussi le sentait-il lui-même. Il nous fit signer comme témoins, un testament olographe qu'il avait préparé, par lequel il instituait Adala, sa légatrice universelle, lui enjoignant toutefois de prendre un soin tout filial de la vieille indienne et nommait monsieur Fameux son exécuteur testamentaire.
Toutes ces dispositions prises, il nous exprima le désir de rester encore quelques instants seul avec le ministre de Dieu. Ses forces l'abandonnaient rapidement. Après un assez long entretien avec monsieur Fameux, sur sa demande nous rentrâmes dans la chambre. La jeune fille agenouillée, recevait toute en larmes la dernière bénédiction et les derniers baisers du mourant, pendant que la vieille indienne regardait d'un oeil sec et stoïque cet émouvant tableau.
Bientôt après, nous nous mîmes à genoux et récitâmes les prières des agonisants; quelques heures plus tard, Hélika était devant Dieu. Le surlendemain, nous le déposâmess dans sa dernière demeure à l'endroit qu'il nous avait lui-même indiqué. La cérémonie fut touchante et bien propre à nous impressionner. La nature avait cette journée là une teinte morne et sombre. Le temps était couvert, le soleil voilé ne répandait qu'une lumière blanchâtre à travers les nuages qui le recouvraient. Une brise froide et glacée comme un vent d'automne, imprimait aux arbres des craquements et un balancement qui leur arrachaient des plaintes continues; elles faisaient écho aux lamentations la jeune orpheline, qui, la figure prosternée, arrosait de ses larmes la terre sous laquelle reposait celui qu'elle avait aimé comme son père.