La distance qui nous séparait du lieu où nous devions passer la nuit était encore considérable, il fallait doubler le pas si nous voulions y parvenir avant que l'orage éclatât, tel que tout dans la nature nous l'annonçait. Exaspéré moi-même par la fatigue et les mille passions qui me dominaient, je déposais Angeline de temps à autre et la forçais de marcher. Elle était épuisée; elle trébuchait à chaque pas, et malgré cela, je la brutalisais pour la faire avancer encore plus vite. Depuis plusieurs heures, je lui parlais d'une voix menaçante. J'étais le maître désormais, elle une victime orpheline. Enfin elle s'affaissa au milieu du sentier, puis joignant les mains et jetant sur moi un regard baigné de larmes, "Père, dit-elle, je ne puis aller plus loin." Je grinçai des dents et levai mon bâton sur elle, elle baissa la tête. "Tue moi si tu veux, je le mérite bien, ajouta-t-elle, en pleurant plus fort, car je n'ai plus la force de me soutenir." Furieux, j'allais frapper, quand un éblouissement me saisit, il ne dura pas une seconde, mais il fut assez long pour produire un tremblement dans tous mes membres. Marguerite avec son effroyable regard était entre son enfant et moi, pendant qu'à mon oreille résonnaient ces mots de menace et de défit "frappes si tu l'oses" en même temps que ses yeux jetaient des flammes.

Je lançai au loin mon bâton, saisis Angeline dans mes bras et pris ma course poursuivi par cette terrible vision. Lorsque j'arrivai haletant et épuisé à l'endroit où devait se trouver la cabane, il n'y avait plus qu'un monceau de cendres et quelques morceaux de bois que l'incendie n'avait pu dévorer.

Malgré mon extrême fatigue, je profitai des dernières lueurs du crépuscule pour chercher un gîte. Un rocher ayant un enfoncement qui pouvait donner abri à une seule personne, se présenta à ma vue. J'y fis entrer Angeline, lui donnai quelques aliments et fermai l'ouverture avec les restes des pièces de bois que le feu avait épargnées; puis je me glissai sons un amas d'arbres que le vent avait renversés et qui formaient par leurs branches une toiture presque imperméable.

Il était grand temps, car en ce moment la tempête éclatait dans toute sa fureur. Bien des fois j'avais pris plaisir à voir le choc terrible que les éléments dans leur colère insensée se livrent entre eux. J'entendais alors sans crainte roulements du tonnerre, et je n'avais pas été ému en voyant la foudre écraser des arbres gigantesques à quelques pas de moi. Je croyais avoir vu en fait d'ouragans tout ce que la nature peut offrir de plus effroyable; mais jamais je n'avais été témoin d'un tumulte pareil, les éclats du tonnerre étaient accompagnés de torrents de grêle et de pluie. Le vent avec une rage indicible passait au travers des branches, s'enfonçait dans les anfractuosités des rochers avec des cris aigres et discordants qui vous glaçaient de terreur. Sous sa puissante étreinte, les arbres s'entrechoquaient avec de douloureux gémissements. Il me semblait voir leurs troncs se tordre en tous sens, pour échapper à la force irrésistible de cet ennemi invisible. Je suivais en imagination les péripéties de cette, lutte suprême; mais bientôt, un craquement prolongé m'annonça qu'un des géants de nos forêts venait de tomber, entraînant dans sa chute les arbres voisins qui n'avaient pu supporter son poids énorme. Pendant ce temps, les éclairs se succédaient sans interruption, le firmament était en feu, on eut dit du dernier jour. C'était un spectacle grandiose et effrayant à la fois.

Jamais non plus la grande voix des éléments déchaînés ne s'était montrée aussi solennelle et ne m'avait empêché du fermer l'oeil; mais ce soir-là, je me sentais inquiet, mal à l'aise et malgré mon extrême fatigue, je ne pus pendant longtemps réussir à m'endormir. Toutes ces voix stridentes, tous ces fracas terribles et discordants produisaient sur moi l'effet de fanfares infernales.

L'apparition de l'après-midi me revenait sans cesse à l'esprit et me faisait frissonner; pourtant ma vengeance n'était pas complète puisqu'Angeline me restait! D'un autre côté, il me semblait entendre encore le prêtre qui, en montrant le ciel à Marguerite, lui disait: "De là haut, vous et Octave protégerez votre enfant, si elle est au pouvoir des méchants."

Toutes ces pensées différentes me bouleversaient et lorsqu'enfin je pus m'endormir, une fièvre ardente s'était emparée de moi et ma tête était brûlante. Mon sommeil fut pénible et agité. J'étais au milieu d'un songe affreux, lorsqu'un éclat de tonnerre plus terrible que tous les autres vint abattre un chêne énorme à quelques pas de moi. Le bruit me fit ouvrir les yeux et que devins-je? en apercevant un spectre hideux penché sur moi! Son souffle glacé, comme le vent d'hiver m'inondait tout la corps. Bientôt un pétillement comme celui d'un incendie dans les bois se fit entendre. Des lueurs sombres et sinistres environnèrent le spectre. La figure s'en dégagea. Grand Dieu! que vis-je? C'était Marguerite telle que je l'avais vue le matin, plongeant encore son regard dans le mien. Il avait la même fixité et le même éclat; mais cette fois de même que dans la savane, il était chargé de menaces. Ma frayeur augmenta encore, lorsqu'approchant sa bouche décharnée de mon visage, elle me répéta de sa voix brève et sépulcrale: "Frappe si tu l'oses!" Et après ces mots, un autre spectre vint se placer à côté d'elle, c'était Octave, je le reconnus parfaitement. Ses traits à lui aussi avaient un caractère d'implacable sévérité. Angeline, je ne sais comment, se trouvait derrière eux et arrêtait leurs bras prêts à me précipiter dans un gouffre béant tout auprès de ma couche. Je demeurai foudroyé, anéanti par cette affreuse vision. Mes cheveux se dressèrent d'épouvante, une sueur froide et abondante s'échappa de chaque pore de ma peau; mes dents claquaient de terreur et pourtant malgré toutes les tentatives que je fis, je ne puis réussir à me soustraire à l'apparition. Vainement cherchai-je à l'éloigner de moi, je fis des efforts en raidissant les bras pour la repousser, mais ils étaient rivés au sol. Ma langue ne put articuler un seul mot, ni mes yeux se fermer. Il ne faut pas croire que ce que je rapporte était l'effet d'un cerveau en délire; non certes, j'avais la fièvre, mais je les voyais tous deux. Je sentais leur souffle, j'aurais pu les toucher, si l'épouvante et la terreur n'eussent paralysé tout mon être. Mes chiens eux-mêmes, blottis et tremblant auprès moi, poussaient des gémissements plaintifs et semblaient me demander protection.

Ah! combien je souffris dans ces quelques heures, je ne saurais le dire. La force humaine a des limites: peut-être aussi l'idée d'une prière me vint-elle et Dieu eut-il pour moi un regard de pitié; mais ce que je me rappelle, c'est d'avoir entendu des cris plaintifs, que des flammes m'environnèrent et que je perdis connaissance.

Quand je revins à moi, j'étais étendu sur un bon lit de sapins, un dôme de verdure me protégeait contre les rayons matinals du soleil. Les branches entrelacées laissent filtrer une douce lumière et la rosée du matin me représentaient avec les rayons du soleil qui les traversaient, comme un écrin de diamants.

Je fus quelque temps avant que de pouvoir me rendre compte de l'endroit où j'étais, et me rappeler ce qui s'était passé. Après un effort, je réussis à me mettre sur mon séant. Mes idées devinrent plus lucides. Angeline au pied de mon lit pleurait et priait. "Où suis-je demandai-je d'une voix presqu'éteinte?" Au son de ma voix, elle poussa un cri de joie et vint m'embrasser: les mains; puis mettant un doigt mutin et discret sur sa bouche pour me défendre de parler, elle continua d'une voix émue; "Le bon Dieu nous a envoyé un grand secours! Après lui, c'est à une femme des bois et à son fils surtout, que tu dois de n'être pas brûlé vif, et moi morte de faim ou d'épuisement. Ils t'ont sauvé des flammes au moment ou un affreux incendie, allumé par le tonnerre, allait t'envelopper. Il était grand temps; crois-moi, les flammes t'entouraient, tes vêtements étaient en feu; Père, tu étais sans connaissance. Depuis bientôt dix jours, ils te soignent et nous donnent à tous deux la nourriture; mais ne dis pas mot, car ils me gronderaient; vois-tu ils m'ont défendu de te laisser parler et m'ont recommandé de te faire boire à ton réveil un peu de cette tisane."