Le lendemain, quand je revins à moi mes blessures avaient été pansées, je gisais sur un lit dans un des hôpitaux de Boston. Des quatre marins qui avaient échappé au désastre, deux seuls survécurent aux suites de leurs blessures. Ce furent un autre canadien et moi.

Dès que la santé nous revint, il fut dirigé avec moi vers la Caroline du Sud où nous fûmes vendus comme esclaves. Ce jeune homme, après des dangers sans nombre et des peines infinies, réussit à s'évader. Je ne le revis que plusieurs années plus tard: il a été depuis mon hôte, mon commensal et mon ami. Il s'appelait Baptiste.

C'était, ajouta monsieur D'Olbigny, le même Baptiste qui nous servait de guide dans notre excursion au Lac à la Truite.

ESCLAVAGE ET ÉVASION.

Je passai cinq longues années enchaîné à un autre homme. C'était un nègre qu'on avait acheté d'un capitaine négrier. Il avait été vendu à ce dernier par un vainqueur barbare. Le malheureux était lui aussi un prisonnier de guerre et venait d'arriver des côtes du Mozambique. Comme moi, il avait toujours été libre enfant des grands bois, aimant les fruits savoureux du cocotier et l'ombrage des palmiers dont les habitants du sol jouissent dans toute leur inappréciable liberté et indolence.

Il avait de plus laissé au pays une jeune femme, des enfants, des frères et soeurs, un grand nombre d'amis, mais par dessus tout, de vieux parents dont il était le seul soutien dans leur vieillesse.

Tous ces renseignements, il me les donna lorsque nous pûmes nous comprendre, car nous avions réussi, après quelques mois passés dans les fers, à former un langage dans lequel nous nous entendions parfaitement.

Oh! mon Dieu qu'ils furent longs ces jours d'esclavage, et ce boulet que nous traînâmes pendant si longtemps, qu'il était pesant.

Combien de fois n'aurais-je pas attenté à ma vie, si des idées plus chrétiennes et la pensée d'une expiation ne fussent venues ranimer mon courage. Combien de fois aussi, le dos lacéré par les lanières du fouet du contre-maître, n'avons-nous pas versé des larmes amères en souvenir de notre patrie et de notre enfance tout en formant des projets d'évasion. Deux fois même, nous tentâmes de les mettre à exécution, mais nos mesures étaient mal prises et nous échouâmes. Nous fûmes repris et si nous ne succombâmes pas sous les coups, c'est que le Dieu de pitié veillait sur nous et en avait décidé autrement.

Cependant les tortures que j'endurais produisirent dans mon âme un effet salutaire, je reconnus la main vengeresse de Dieu qui me frappait, je les acceptai comme un juste châtiment et les offris en expiation de mes crimes.