Monsieur Odillon, qui avait assisté au procès et qui l'avait suivi dans tous ses détails, connaissait l'exactitude de ces remarques. A la suggestion du chef sauvage, il s'approcha d'eux et leur demanda comment il se faisait qu'ils eussent trouvé Attenousse coupable de meurtre quand le juge dans son adresse aux jurés avait appuyé fortement sur cette partie de la défense où l'alibi se trouvait parfaitement prouvé, qu'il s'était de plus étendu sur la crédibilité des témoins à décharge et sur leurs bons caractères attestés par tous ceux qui les connaissaient. Il avait ajouté que des témoignages non moins irrécusables affirmaient que les accusateurs n'étaient rien autre que des repris de justice.
Alors un des jurés s'avança et d'un air capable il dit: Faites excuse, monsieur le juge a dit que ces témoignages se contrecarraient les uns les autres.
Ils avaient compris contrecarrer au lieu de corroborer que le juge avait dit; de là leur erreur.
Malheureux, leur dit Monsieur Odillon, en laissant tomber ses deux mains avec découragement, par votre ignorance, vous êtes cause de la mort d'un innocent. Puisse Dieu ne pas vous demander compte de la mission que vous aviez à remplir et de la manière dont vous l'avez fait.
Après ces mots, ils restèrent atterrés pendant quelque temps et des murmures de plus en plus menaçant commencèrent à s'élever dans la foule. Enfin l'un d'eux reprit: "le juge de paix lui-même avant le procès nous avait assuré qu'il était certainement coupable. Le voilà demandez-lui pourquoi il nous a mis sous cette impression?" Il désignait en même temps Bélandré qui allongeait le cou et essayait de saisir quelques paroles de ce qui se disait.
Il y eut alors un cri de rage indicible. Les sauvages qui avaient assisté à l'exécution sortirent leurs couteaux et s'élancèrent dans la direction que le juré avait signalé. Bélandré comprit l'immensité du danger. Il prit la fuite vers la demeure du gouverneur chaudement poursuivi par les sauvages et la foule. Grâce à l'agilité de ses jambes et à la peur qui lui donnait des ailes, il put mettre en peu de temps entre lui et ceux qui le poursuivaient, les gardes du gouverneur et les portes du palais.
Disons de suite qu'il ne reparut jamais dans ces endroits et qu'il alla dans une autre partie du pays répandre le venin de sa langue empoisonnée.
Sans l'intervention de Monsieur Odillon, la foule aurait aussi fait un fort mauvais parti aux jurés.[1]
Note 1:[ (retour) ] N. B. Quoique l'institution de Juge de Paix et celle de juré soit d'une date bien postérieure à celle où les évènements qui sont décrits sont sensés se passer, l'auteur a cru toutefois pouvoir se permettre cet anachronisme que le lecteur voudra bien lui pardonner en considération du motif qui le lui a fait commettre. Sans être en aucune manière contre ces deux institutions, on ne peut toutefois se dissimuler qu'elles comportent parfois de graves inconvénients et occasionnent souvent d'irréparables malheurs. Il suffit d'assister à une séance d'une de ces cours de Juge de Paix dans les campagnes pour s'en convaincre. Un homme, souvent dépourvu de toute éducation et quelquefois même du plus gros bon sens s'éveille un bon matin tout étonné de recevoir une commission de juge de paix. Il le doit quelquefois à l'appui qu'il a donné à un candidat heureux. De suite le voilà grand personnage, il devient un tyranneau de paroisse. Il y a bien assez souvent pourtant de graves difficultés, car à peine peut-il réussir quelquefois à signer son nom d'une manière lisible. Il est obligé de se faire lire la loi par un voisin complaisant, sauf à l'interpréter comme il l'entendra plus tard. Ces décisions, pour les parties lésées sont presqu'aussi sans appel que celles des commissaires pour les décisions des petites causes puisque le malheureux plaideur a à payer, le plus souvent, une somme au dessus de ses moyens pour lever un certiorari et obtenir justice. Nous en connaissons même et le nombre en est plus grand qu'on ne pense, qui ne voient pas sans plaisir un homme contre lequel ils ont des ressentiments personnels ou politiques, amené à leur tribunal. Ceux-là à coup sûr sont invariablement condamnés. Tous les Juges de Paix ne sont sans doute pas de ce calibre, mais le nombre en est cependant assez grand pour que la Commission de la Paix ait besoin d'être révisée soigneusement. Les inconvénients qu'on rencontre dans l'institution de Juré sont plus grandes encore. En effet, si vous avez une cause d'une légère importance pour une affaire pécuniaire vous allez la confier à un avocat qui jouit de la plus haute considération et dont la science et le jugement sont parfaitement reconnus; mais s'il s'agit d'une question de vie et de mort vous êtes obligés de vous en rapporter aux jugement d'hommes préjugés quelquefois et, de plus, souvent dénués du plus gros bon sens. Joignez à cela l'esprit de nationalité, les traductions imparfaites au corps de juré, des témoignages rendus dans des langues qu'ils ne comprennent pas, la longueur des questions et transquestions posées aux témoins et vous aurez une idée du verdict que peuvent rendre ces hommes fatigués et ennuyés par la durée des plaidoyers. De plus, il est très rare, qu'aucun d'eux ne prenne des notes. Ils n'ont donc pour se guider dans leurs décisions que l'exposé du Juge qu'ils écoutent souvent d'une manière distraite et qui n'est que le résumé des témoignages contradictoires qui ont été donnés, ce qui souvent ne saurait jeter une grande lumière sur les sujets. Qu'on ne croie pas que le fait rapporté plus haut soit purement imaginaire. Nous avons entendu un avocat éminent, aujourd'hui sur le banc, qui disait avoir demandé à un juré qui avait déclaré coupable un de ses clients accusé de meurtre, pourquoi il en avait agi ainsi: grand nombre de témoins des plus respectables avaient prouvé l'alibi et le juge lui-même le leur avait expliqué dès que ces témoignages se trouvaient parfaitement corroborés. Le juré lui avoua alors franchement qu'ils avaient compris que corroboré était synonyme de contrecarré. Malheureusement lorsque l'avocat reçut cette déclaration, il était trop tard. C'est parce que nous croyons les rôles des grands et des petits jurés intervertis que nous nous permettons ces remarques.—Note de l'auteur.
Le lendemain, un concours immense avait envahi l'église des Trois-Rivières pour assister au service funèbre du malheureux Attenousse. Ce concours l'accompagna même tête découverte jusqu'à sa dernière demeure. Toutes les figures portaient l'empreinte de la tristesse et de la pitié. Parfois aussi un sanglot mal étouffé se faisait entendre.